Cahiers Lillois d'Économie et de Sociologie
Revue nationale à comité de lecture publiée par la Faculté des Sciences Économiques et Sociales de l'Université de Lille 1

 
 
Michel RAUTENBERG
Introduction

Le 20 mai 2007, la Bulgarie procédait à sa première élection pour envoyer des députés au parlement européen de Strasbourg, dans une indifférence quasi générale puisque moins de 30 % des électeurs s’étaient déplacés. Comme dans d’autres pays nouvellement intégrés à l’Union européenne, le personnel politique semble largement discrédité, les partis les plus radicaux, voire xénophobes, s’installent dans le paysage médiatique et idéologique. Pourtant, depuis quelques années, le pays s’était progressivement réorganisé autour d’institutions publiques en voie de rénovation et d’une économie qui donnait des signes d’encouragement, le PIB progressant régulièrement de 4 à 5 % chaque année, le taux de chômage se réduisant de manière régulière. Pour qui visite régulièrement la Bulgarie depuis 10 ans, il est indéniable que la situation sociale est meilleure pour une part importante de la population, que le réseau routier a été largement amélioré, souvent grâce aux subventions européennes, que les restaurants de Sofia, Varna ou Plovdiv sont pleins et les boutiques d’habillement se multiplient dans les rues des centres villes rénovés. Pourtant, dans les discussions qu’on peut avoir avec eux, les Bulgares restent souvent pessimistes ou désabusés. Le pays bouge en apparence, les « fondamentaux » de l’économie se rétablissent, la situation sociale est stable, mais une forme d’inquiétude est toujours là. Alors que la Bulgarie a tout juste intégré l’Union européenne, on assiste au retour à première vue anachronique d’un populisme nationaliste qui rappelle d’autres mouvements similaires en Pologne ou en Slovénie.

Après plusieurs années d’aggravation continue de la situation économique et financière, la Bulgarie avait connu une crise économique et sociale grave durant l’hiver 1996-1997. Le PIB de l’année 1996 chutait de 7,4 %, l’inflation dépassait les 1 000 %, dans les villes et les campagnes nombreux furent ceux qui eurent le plus grand mal à se chauffer, les échanges et la circulation entre les villes et les régions du pays furent singulièrement réduits. Ce traumatisme collectif accéléra le départ vers l’Europe, l’Amérique du nord ou l’Australie d’une jeunesse déjà tentée par l’émigration. Aujourd’hui, la population du pays reste inférieure d’environ 10 % à ce qu’elle était avant la chute du communisme, du fait des départs et d’une fécondité particulièrement faible. Mise sous tutelle par le FMI, la Bulgarie engagea des réformes de structures profondes : en 1998, 17 % seulement de l’industrie avait été privatisée et 65 % des terres restituées à leurs anciens propriétaires. La voie choisie par le gouvernement de centre droit de l’Union des forces démocratiques élu en 1997, fut celle de l’intégration dans les organisations atlantiques et européennes, et la priorité donnée aux réformes structurelles dans les domaines de la justice, de l’administration, de la politique économique. Progressivement, la situation économique se stabilisa, les investissements étrangers affluèrent, le pays joua son rôle, discret mais probablement déterminant, dans la stabilisation politique régionale au moment des tensions les plus vives entre la communauté internationale et le gouvernement de Belgrade. À l’inverse d’autres pays balkaniques, la Bulgarie, qui possède de fortes minorités turques et musulmanes, ne connut pas de tensions intercommunautaires particulières, même si la méfiance réciproque est parfois palpable. Soulignons également que l’ouverture des dossiers de la sécurité d’État, en 1997, ne fut pas suivie de règlements de comptes sanglants, même si elle est régulièrement évoquée dans le débat politique.

En 1999, Bruxelles engagea la Bulgarie à rejoindre les négociations d’adhésion à l’Union européenne et les collaborations économiques et politiques se développèrent, en particulier avec la Grèce et la Turquie. L’année suivante, la Bulgarie rejoignait l’espace Schengen et la Commission européenne reconnaissait les efforts faits en matière de réorganisation du système bancaire et de privatisations. La permanence des tensions au Kosovo et en Macédoine, contrastant avec l’apparente stabilité de la Bulgarie, contribua à accélérer l’intégration politique dans les organisations internationales. Cependant, l’étendue persistante de la corruption, la permanence d’un chômage élevé et les difficultés de la vie quotidienne conduisirent à la désaffection rapide pour des gouvernements qui vont se succéder à chaque élection jusqu’en 2005, année qui vit revenir au pouvoir les anciens communistes sous l’intitulé du Parti socialiste bulgare et émerger un parti d’extrême droite nationaliste, antieuropéen et xénophobe, Ataka.

Probablement l’un des moins connus des pays balkaniques en France, la Bulgarie fait rarement la une des actualités nationales. On la connaît à travers quelques clichés plus ou moins bienveillants, même si elle est membre de la Francophonie depuis 1993. Située entre la Roumanie au nord, la Serbie et la Macédoine à l’ouest, et la Grèce au sud, elle dut subir cinq siècles de domination ottomane et a conservé une frontière d’une centaine de kilomètres avec la Turquie. Indépendant depuis 1878 à la suite de l’intervention des armées russes, le pays a pourtant plus souvent regardé vers l’ouest jusqu’à ce qu’il passe sous la coupe soviétique en 1945. Ce tropisme occidental ancien est mal connu, même en Bulgarie que l’histoire récente et la valorisation des origines asiatiques du peuple bulgare, assez populaire durant les dernières décennies du régime communiste, ont contribué à tirer vers l’est. Les courants artistiques qui participèrent de plein droit aux mouvements européens, bien que certains de leurs traits ont pu être qualifiés « d’orientalistes », ou plus anciennement l’influence des Lumières et la modernisation des territoires ottomans, même timide, au XIX e siècle, qu’évoquent l’article de Raïa Zaïmova et Plamen S. Tzvetkov, en sont de nettes illustrations. Il en est de même du souci de se conformer aux modèles de rénovation urbaine d’Europe centrale et occidentale ou de la création des čitalište, dont Sandrine Bochew fait ici l’historique jusqu’à nos jours, ces institutions à la fois pédagogiques et culturelles, assez proches de nos mouvements d’éducation populaire, nées de la « Renaissance » bulgare qui accompagna le mouvement national vers l’indépendance.

La crise que connut la Bulgarie, à mi-chemin entre la sortie du communisme et l’intégration à l’Union européenne, trouve sa source dans les difficultés à réformer le pays et à l’adapter à la nouvelle donne, en particulier à cause du maintien d’un système bancaire obsolète et à ses errements aux débuts de la décennie 90. L’apparente convalescence de l’économie depuis le début des années 2000 signifie-t-elle que la réforme du système bancaire a été réussie ? Petia Koleva montre qu'en dépit de leur bonne santé actuelle, les banques bulgares restent en retrait du processus de restructuration et de modernisation de l'économie nationale qui est surtout financé en direct par les agences dépendant de l’État. Certes, le système bancaire a été privatisé et il semble correctement encadré par une Banque centrale modernisée. Mais plus de 80 % des actifs bancaires sont aux mains de groupes financiers étrangers et les banques du pays semblent peu sensibilisées à la prise de risque et à l’innovation. Cette situation des banques illustre bien deux des caractéristiques majeures de l’économie bulgare : le retard des réformes structurelles, tant du point de vue de la législation que du passage à une économie libérale, et aujourd’hui sa très grande dépendance vis-à-vis de l’extérieur. Les années de transition ont été douloureuses. Les privatisations ont été conduites dans un pays qui manquait cruellement de capitaux et l’État, pour les conduire, a dû s’endetter lourdement afin de garantir la survie du système bancaire. Des pratiques mafieuses apparurent et des secteurs entiers de l’économie nationale furent accaparés à bas prix par des investisseurs peu scrupuleux comme l’explique Sonya Vateva. Malgré tout, cela permit l’émergence d’un secteur privé qui ne manque pas de dynamisme. Cependant, dans un contexte européen plutôt marqué par le scepticisme vis-à-vis de la coopération entre les États membres, l’avenir proche s’annonce probablement moins radieux que ce qu’attendaient certains. Même si à court terme la Bulgarie pourra probablement s’affranchir partiellement des contraintes extérieures commerciales et financières, Yannick Bineau explique que celles-ci pourraient se révéler redoutables pour le développement du pays à plus long terme, le coût des importations nécessaires à la modernisation de l’économie nationale se révélant notoirement sous évalué par la surappréciation de la monnaie nationale, le lev, aligné sur l’euro depuis la création de la monnaie européenne. Ainsi, la situation économique est-elle paradoxale. Bernard Dupont souligne que le pays paraît pourtant en mesure de surmonter les faiblesses d’une économie insuffisamment spécialisée car les marges de manœuvre existent pour que le niveau de vie continue d’augmenter grâce à une politique de croissance volontariste fondée sur une meilleure intégration dans les marchés internationaux et par une restructurant énergique de ses exportations.

Parmi les difficultés auxquelles la Bulgarie doit faire face, la moindre n’est pas celle de l’inadaptation du marché du travail et de l’inquiétude sourde qui touche globalement la société. Nombre de Bulgares en âge de travailler, des jeunes et des moins jeunes, ont quitté le pays et le système éducatif donne des signes inquiétants d’inadaptation aux besoins de l’économie et des transformations sociales à conduire. Maryline Dupont-Dobrzynski met en garde contre la dégradation du capital humain du pays. La formation des hommes prend du temps et exige des moyens considérables qui sont pour le moment essentiellement utilisés pour réduire le déficit budgétaire afin de se conformer à ce qui a été imposé par les premiers plans d’ajustement structurel et à ce qu’impose maintenant l’Union européenne. Ivaylo Ditchev souligne pour sa part l’impréparation un peu étrange de nombre de candidats à l’immigration, révélatrice peut-être d’un mal être plus profond. Incapables de reconstruire entre eux des solidarités effectives, obligés de donner le change quand ils rentrent au pays, les migrants bulgares ne seraient qu’en apparence préparés à affronter cette « société fluide » évoquée par le sociologue Zygmund Bauman pour décrire les sociétés contemporaines. Ils sont porteurs d’une forme de fatalisme qui toucherait la société bulgare en profondeur, une certaine difficulté à se projeter dans le monde moderne que Liliana Deyanova perçoit dans les attitudes « pré modernes » de ses compatriotes des années trente et des années du communisme : si celui-ci a pu s’installer assez facilement dans le pays, ne serait-ce pas parce qu’il a pu rencontrer certains échos avec la vision du monde que partageaient alors de nombreux Bulgares ? Le fait que la publication en 1997 du Journal de Georgi Dimitrov, Premier secrétaire du parti communiste d’après-guerre, n’ait pas suscité d’émois particuliers dans le pays et que, au contraire, des discours récents reprennent certaines de ses thèses sur le « peuple slave », ne laisse pas d’interroger sur la permanence de ces attitudes. On peut se demander si la crise de 1997 n’était pas autre chose que le résultat d’une difficulté à sortir du communisme. Peut-être devrait-elle être interrogée comme le moment cathartique d’une transformation plus profonde par laquelle la Bulgarie accèdera à la modernité sociale et politique. Reste à espérer que les contraintes extérieures que font peser entre autres l’Union européenne et les organisations internationales, se desserreront suffisamment pour permettre au pays de continuer sa mutation.

 

 

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Dernière mise à jour, mai 2010.