Richard SOBEL
Penser comme ou penser avec Karl Polanyi
Depuis longtemps, l’œuvre de Karl Polanyi constitue une ressource critique pour qui ne se satisfait pas de la théorie dominante lorsqu’il s’agit de rendre compte de façon pertinente du monde économique tel qu’il est. Toute une hétérodoxie « socioéconomique » s’est même largement construite à partir d’elle (Laville, 1994). Pour autant, recourir à Polanyi ne laisse pas d’être problématique. S’agit-il simplement d’afficher une posture critique en répétant, de façon quasi incantatoire, quelques formules estampillées « Polanyi » – les marchandises fictives, le Marché autorégulateur, l’encastrement, etc. –, et transformées en slogans hétérodoxes bien commodes ? Pire même : s’agit-il de répéter une nième fois les thèses de La Grande transformation, voire d’en faire une glose d’historien des faits ou des idées, en pensant naïvement que cela suffira à faire pièce à l’économisme dominant ? Et s’il s’agit, au contraire, de mobiliser véritablement Karl Polanyi, comment peut-on alors extraire un outillage conceptuel général d’une œuvre constituée pour l’essentiel d’analyses historiques précises ? Bien évidemment, le présent numéro des Cahiers lillois d’économie et de sociologie n’entend pas trancher définitivement ce problème : pour qui, aujourd’hui, ne se contente pas de penser comme Polanyi, qu’est-ce que et comment penser avec lui ? Néanmoins, les articles qui sont ici rassemblés l’affrontent explicitement et proposent, chacun à leur manière, quelques éléments de réponse. Sans vouloir les ramener à une même problématique, on peut souligner que ces articles partagent un socle épistémologique commun : l’analyse économique y est pleinement ancrée dans ce que nous proposons d’appeler un institutionnalisme radical (Théret, 2000, 2003). Avant de présenter succinctement le contenu du numéro, nous voudrions simplement ici donner un aperçu de ce socle.
L’institutionnalisme radical de Karl Polanyi
On souligne souvent que la posture institutionnaliste de Karl Polanyi ne fait pas l’objet chez lui d’une théorie systématisée mais se trouve implicitement à l’œuvre dans des analyses d’histoire économique précises. Pour autant, Karl Polanyi n’est pas sans procéder, à tel ou tel moment clé de son travail, à des remarques d’ordre général qui donnent tout le sens de sa démarche critique Cette démarche est singulière, à la fois pragmatique et radicale. Pragmatique : il ne théorise que pour autant qu’il en a vraiment besoin. Radicale : lorsqu’il théorise, la distinction conceptuelle produite va souvent au fond des choses. En particulier, il faut insister sur sa définition de l’économie qui, pour nous, désigne le point nodal de son institutionnalisme radical. Elle lui permet, d’une part, de dénoncer l’économisme des économistes propre à notre modernité occidentale – en cela on ne peut que déplorer l’ignorance, voire le refoulement, dont elle a fait et continue de faire l’objet dans le champ académique – et, d’autre part, d’ouvrir véritablement le travail de l’économiste à la coopération disciplinaire avec d’autres sciences sociales de l’économie (notamment : sociologie économique, anthropologie et histoire).
Avant même la constitution du discours de connaissance du même nom, l’économie s’est toujours, selon Karl Polanyi (1986), entendue en deux sens. En un premier sens, dit « substantiel » ou encore « matériel », l’économie désigne un certain domaine de la vie sociale en général, un ensemble circonscrit de pratiques, de règles et d’institutions dont l’objet est la production, la distribution et la consommation des ressources, biens ou services, nécessaires à la vie individuelle et collective. Certes, cet ensemble de pratiques peut recevoir un contenu variable, être différemment valorisé selon les époques et les sociétés, et différemment découpé et organisé suivant les rapports sociopolitiques qui le structurent. Pour autant, aucune formation sociale ne saurait se concevoir sans économie. En un second sens, dit « formel », l’économie ne qualifie plus une sphère de la vie sociale mais une certaine disposition de l’esprit humain, que l’on repère communément en disant de quelqu’un qu’il est « économe ». L’économicité désigne un calcul portant, à fin donnée, sur l’utilisation la plus efficace des moyens disponibles dans un contexte de rareté, contexte hors duquel il n’y aurait pas le moindre sens à vouloir être économe. Être économe, c’est ainsi vouloir le plus par le moins en mesurant au plus juste sa dépense, que l’expression de celle-ci soit quantifiée en temps, en effort ou bien encore, suivant des figures plus occidentales, en argent.
Certes, l’économie au premier sens du terme ne peut se passer d’économes : on imagine mal la viabilité d’une société dont la sphère économique serait organisée autour du gaspillage. Mais cette seconde définition comporte intrinsèquement un danger d’extraversion en ce qu’elle est à la fois différente et plus large que la première. L’économicité est une disposition psychique qui peut a priori objectiver n’importe quelle pratique, et pas seulement le comportement vis-à-vis des ressources nécessaires à la vie, quel qu’en soit du reste le contenu historiquement variable. En effet, n’importe quelle activité humaine, quelles que soient sa « substance » et son épaisseur historique, peut être saisie sous ce point de vue économique, c’est-à-dire décomposée en fin(s) et moyen(s) et rationalisée quant à l’usage des moyens sous la forme réductrice d’une rationalité instrumentale intemporelle (Berthoud, 1991 ; 1994). On sait que certain, à la suite de Robbins (1947), ont cru trouver dans l’axiomatique de l’économicité, encore désignée sous le vocable de rationalité instrumentale, le socle objectif et universel d'une science générale de l’action humaine, une praxéologie universelle – La Science économique. Dans cette perspective, un Gary Becker (1997) a pu ainsi faire l’analyse économique de la famille, la « recherche » du conjoint et la « programmation » des enfants sur un cycle de vie pouvant être vues comme relevant d’un calcul d’optimisation sous contraintes…
Quand l’économie institutionnaliste démasque l’économie axiomatique
Quel peut être l’usage de cette distinction entre ces deux types de saisie de la réalité économique, l’une substantielle et historique, l’autre formelle et générique ? Entre, disons par raccourci, une économie institutionnaliste et une économie axiomatique ? D’abord celui-ci : élargir considérablement le champ de l’économie en faisant place à l’existence d’une forme de savoir économique scientifique non formel. En ce sens Polanyi fait pièce au réductionnisme qui se déploie à partir de la définition de Robbins. Cette distinction suggère même une classification des formes d’économie scientifique : l’Économie politique classique d’hier (Smith, Ricardo, et Marx) ainsi que les hétérodoxies keynésiennes, régulationnistes, conventionalistes ou marxistes d’aujourd’hui (Postel, 2006) seraient ainsi classées du côté d’une conception substantive et historique, et la théorie néoclassique dominante depuis son ambitieux noyau dur, l’Équilibre général de Walras-Arrow-Debreu, jusqu’aux avatars récents et étriqués de la théorie des contrats (Brousseau, 1993), se verrait elle classée du côté de la définition formelle et anhistorique. Parce qu’elle a le mérite de la clarté, il va sans dire que cette distinction devrait être réintroduite dans l’enseignement et l’évaluation de l’économie comme discipline scientifique.
Le second mérite de cette distinction est de poser véritablement les jalons d’une critique de la définition formelle aujourd’hui ultra dominante dans le champ de l’analyse économique et qui a tendance à contaminer les autres sciences sociales. En toute logique, dès lors qu’on la mobilise rigoureusement, cette entrée formaliste et axiomatique est exclusive de tout autre et s’affirme comme un mode d’explication, complet et autonome, de n’importe quelle pratique humaine en tout lieu et en tout temps. Elle ambitionne de ne laisser aucun résidu inexpliqué. Les autres sciences sociales ne sont alors – et au mieux – utiles que pour décrire, chacune à leur manière, le contexte social et historique des pratiques en question – rien de plus. Or l’analyse de Polanyi permet de montrer que cette universalité reste superficielle et qu’elle suppose la naturalisation abusive d’une situation historiquement donnée et de mécanismes qui ne sont précisément pas viables. La définition formelle opère un coup de force à partir d’un double déni : celui du contexte institutionnel qui la valide et celui de la non-pérennité sociétale et environnementale de ce contexte – le marché autorégulateur –. En l’affranchissant artificiellement du périmètre duquel elle tire sa validité, ce double déni lui confère l’apparence d’une validité universelle. Dès lors, la recontextualisation à laquelle procède Polanyi permet de faire apparaître ses limites, non pas sur le plan logique ou formel – la recherche du plus par le moins est sans doute l’un des traits de la réflexion humaine (Bidet, 1995) – mais sur le plan de sa capacité à décrire quelque phénomène que ce soit, y compris économique, dans sa complexité réelle. Par là se trouvent désignées dans leur spécificité, et ainsi relégitimées, les approches hétérodoxes, institutionnalistes ou socioéconomiques. Loin d’être une faiblesse de « science molle », leur manière d’expliciter leur relation au contexte historique et aux autres sciences sociales est un gage de clarté et d’efficacité théorique (Passeron, 1991). En limitant leur ambition explicative à un cadre institutionnel et social donné et à certains mécanismes inhérents à ce cadre, elles font preuve d’une rigueur oubliée par l’approche formelle. Cette démarche est particulièrement précieuse lorsqu’il s’agit de rendre compte des tenants et aboutissants du processus de marchandisation du monde : la conceptualisation abstraite de l’économie axiomatique n’a rien à dire de pertinent, incapable qu’elle est de mettre en perspective les ressorts effectifs de ce processus.
Le monde n’est pas une marchandise !
Ces analyses sont certes connues – parfois même galvaudées –, mais comme elles sous-tendent les contributions rassemblées dans ce numéro, il vaut la peine d’en rappeler succinctement la substantifique moelle. Dans La Grande transformation (1944), notamment dans le décapant chapitre 6, Karl Polanyi rappelle en bon économiste substantialiste qu’aucune société humaine ne peut durablement exister sans qu’un système, d’un type ou d’un autre, assure une forme d’ordre dans la production, la distribution et la consommation des ressources. Il s’empresse d’ajouter qu’en règle générale l’ordre économique est toujours pleinement encastré dans le social, lequel pour ainsi dire le structure et le contient. Or, voici qu’au 19e siècle, les sociétés occidentales instituent et développent, pour l’économique, un mode d’être singulier : le « Marché autorégulateur ». « Commandé, régulé et orienté par les seuls marchés », ce système se veut désencastré du social. « Hypothèses extraordinaires » d’une véritable économie de marché : il doit notamment exister « des marchés pour tous les éléments de l’industrie, non seulement pour les biens (toujours en y incluant les services), mais aussi pour le travail, la terre et la monnaie ». Autant dire, conclut Polanyi, qu’une économie de marché ne peut fonctionner pleinement que dans une société… de marché ! À tout le moins, celle-ci constitue l’horizon de celle-là.
Mais après tout, habiter ce monde en y déployant une société de marché, est-ce bien là pour l’humanité un si grand péril ? Assurément oui, si l’on suit l’analyse radicale de Polanyi. S’agissant du « travail » (comprenez : la puissance humaine ou « travail-vivant », et non pas le produit du travail) et de la « terre » (comprenez : l’environnement), la marchandisation est un processus potentiellement destructeur du fond même sur lequel repose toute société. En adoptant la terminologie d’un constructiviste radical – Cornélius Castoriadis (1976) –, on peut dire que la marchandise est une création « sociale-historique » intrinsèquement instable. Dans un monde moderne qui rend effectif son déploiement systématiquement, elle n’existe jamais par elle-même mais toujours sur la base d’un substrat – a priori n’importe quel constituant du monde peut faire l’affaire –, substrat qu’elle transforme, homogénéise et fait ainsi circuler indéfiniment, apparemment au gré des besoins humains, mais en vérité au profit du désir d’enrichissement abstrait propre aux acteurs dominants du système. Du point de vue de l’économie (précisons : capitaliste) de marché, la marchandise n’est jamais un état mais toujours un processus. Or, ce dernier ne possède a priori aucun principe de limitation interne et, laissé à lui-même, il se répand et tend à phagocyter tout ce qui constitue le monde à partir duquel il se déploie. Voilà bien tout le danger s’agissant du « travail » et de la « terre ». Selon Polanyi, celui-là « n’est rien d’autre que ces êtres humains eux-mêmes dont chaque société est faite », et celle-ci, « que le milieu naturel dans lequel chaque société existe ». Du coup, « les inclure dans le mécanisme de marché, c’est subordonner aux lois du marché la substance de la société elle-même », et finalement la déstructurer de fond en comble. Comprenons bien ce qui est véritablement en jeu : le déploiement d’un « Marché » débridé répand progressivement souffrances et destructions dans le monde – et certains en profitent fort bien ; mais, à plus ou moins long terme, il ne peut que tendre vers l’anéantissement du monde lui-même.
Si l’argumentaire de Polanyi est radical, c’est que sa conception de la marchandise n’est pas superficielle. Pour l’idéologie dominante – académisme scientifique compris –, on dé-signe par marchandise toute valeur d’usage (bien ou service) qui s’échange entre acheteur et vendeur … sur un marché ! D’un point de vue théorique, c’est finalement très pauvre : littéralement, cela ne nous fait pas voir grand chose des enjeux profonds d’un capitalisme dont le point-limite est finalement une production marchande généralisée gangrenant jusqu’aux fondements même du monde. Karl Polanyi est autrement pertinent concernant le mécanisme marchand : « les marchandises sont empiriquement définies comme des objets produits pour la vente sur le marché. ». Or, à proprement parler, ni « le travail » – sauf esclavage ! –, ni bien sûr « la terre » – socle irréductible de la finitude humaine –, ne peuvent intégralement relever d’un processus de production pour la vente. Mais, ajoute-t-il, « c’est néanmoins à l’aide de cette fiction que s’organisent dans la réalité les marchés du travail, de la terre ». Or, « aucune société ne pourrait supporter les effets d’un pareil système fondé sur des fictions grossières, si la substance humaine et naturelle comme son organisation commerciale n’étaient protégées contre les ravages de cette fabrique du diable ».. Historiquement et au-delà des analyses de Polanyi, on peut dire que le danger a été momentanément et partiellement écarté – mais pour l’essentiel concernant le pilier humain de « la substance de la société » ; chacun sait que, pour le pilier environnemental, cela reste une toute autre paire de manches ! En deux siècles de luttes sociales, la consolidation de la condition salariale est parvenue à transformer la situation précaire de « marchandise fictive » en un statut socialement viable (Castel, 1995). Avec des différences nationales parfois importantes, telle fut en Occident la posture pragmatique sociale-démocrate, opposée au projet révolutionnaire : « Démarchandiser » le travail et, à l’intérieur du capitalisme (« économie de marché ») mais contre sa logique (« société de marché »), améliorer progressivement la condition matérielle, sociale et politique de tous ceux qui n’ont que leur « travail » à vendre pour vivre.
Contre la marchandisation du monde, cette exigence de limites continue à nouveau à être posée aujourd’hui – même si c’est sous d’autres formes (Postel, Rousseau, Sobel, 2006) – et elle se reconnaît désormais sous la problématique de ce qu’on appelle communément le « développement durable ». On peut dès lors présenter les contributions de ce numéro comme autant de chantiers théoriques autour des nouveaux enjeux de la marchandisation du monde.
Quelques chantiers polanyiens pour appréhender
les enjeux de la marchandisation du monde
Que Karl Polanyi soit un point de passage trandisciplinaire pour tous ceux qui cherchent à comprendre les tenants et aboutissants de la marchandisation du monde, c’est ce qu’il ressort de la contribution d’un anthropologue américain, Richard Robbins, par laquelle s’ouvre ce numéro. Dans « Le Paradoxe de Polanyi revisité », il explore les différentes – et souvent même contradictoires – manières dont les économistes et les anthropologues ont abordé le problème des dangers de la marchandisation du monde, et esquisse une pers-pective de réconciliation de ces approches.
Les autres contributions viennent d’économistes hétérodoxes et nul doute qu’elles permettront, chacune à leur manière, de faire une partie de ce chemin transdisciplinaire que les économistes orthodoxes ont intrinsèquement du mal à faire. Appréhender les nouveaux chantiers théoriques supposent d’abord de prendre l’exacte mesure du développement du « marché » dans l’histoire de nos économies, au risque de remettre en cause certaines analyses de Polanyi.
Dans « Espace mondial et émergence de « systèmes nationaux de marchés », Philippe Norel montre que si les marchés de biens sont sans doute plus anciens que Polanyi ne le pensait, les marchés de facteurs de production proprement dits, notamment de la terre et du travail, relèvent d’une création historique récente. Ces marchés de facteurs progressent et entrent véritablement en synergie avec les marchés de biens, au 17e siècle, aux Pays-Bas, pour déterminer une certaine allocation marchande des ressources. C’est fondamentalement l’extension des échanges liée au grand commerce maritime qui stimule cette croissance des marchés de facteurs. Mais une extension similaire est aussi à la racine de leur création même, comme le montrent les exemples de l’Angleterre du 13e siècle, dans le cadre d’une entrée de métaux précieux liée aux excédents extérieurs, et de la Chine entre le 9e et le 12e siècle. L’espace mondial est donc bien le facteur crucial dans la formation des « systèmes nationaux de marchés ».
Cette mise en perspective historique suppose en amont une interrogation de fond sur la notion de marché chez Karl Polanyi, interrogation que développent chacun à leur manière Sébastien Plociniczac et Jérôme Maucourant.
Dans « Karl Polanyi, les marchés et l’embeddedness », Sébastien Plociniczac suggère qu’il convient d'interpréter les transformations décrites et subséquemment la dominance du « Marché autorégulateur » exposée dans La Grande transformation dans le sens, non pas d'une réalisation concrète historiquement bornée, mais d'une forme de connaissance socialement élaborée et partiellement partagée en Occident. Celle de l'économie formelle pour qui le Marché autorégulateur constitue le contexte programmateur de la vie sociale de l'homme moderne. Appréhendée sous cet angle, La Grande tranformation fait de Polanyi l'auteur d'une critique de la fiction théorique du Marché autorégulateur, et l'historien de cette fiction agissante qui oriente le comportement des individus et transforme en profondeur les sociétés occidentales du XIXe siècle.
Pour Jérôme Maucourant (« Le marché, une institution entre économie et histoire »), il n’est pas possible de parler rigoureusement d’un concept de « marché » en science économique, lequel est en réalité une notion floue, au mieux ambivalente. En revanche, le recours à d’autres sciences sociales, comme l’histoire et la sociologie, peuvent aider à la construction d’un tel concept. Ainsi, le travail de Karl Polanyi et les travaux d’historiens contemporains, notamment ceux d’Alain Guéry, semble utiles pour mieux distinguer le marché propre à la « société de marché » au sens de Polanyi des marchés caractéristiques des économies archaïques ou d’ancien Régime. L’histoire des idées et la réhabilitation du travail de Montchrestien, contre le jugement hâtif de Schumpeter, est mobilisée pour illustrer l’hypothèse de l’article. Il est enfin suggéré que ni l’approche en terme d’équilibre général ni les travaux d’Israël Kirzner n’ont eu de valeur heuristique en ce qui concerne la présente problématique.
Toute la finesse historique de l’analyse polanyienne du marché comme institution tient aussi à son articulation avec le concept de « marchandise fictive », articulation que les trois contributions de Franck Van De Velde, Jean-Michel Servet et Genevière Azam éclairent sous trois aspects différents.
Dans une contribution très critique, Franck Van de Velde part du constat que Polanyi n’a pas de mots assez durs pour les économistes classiques en général, et Ricardo en particulier. La ligne directrice du projet ricardien aurait consisté à traiter la terre, le travail et la monnaie de la même manière que les marchandises véritables produites par les entreprises capitalistes. En réaction à cette mise en cause, il s’agit d’établir que toutes les questions dont traite Ricardo sont liées, directement ou indirectement, aux spécificités de la terre, du travail et de la monnaie, au fait qu’il ne s’agit justement par de marchandises comme les autres. La véritable tentative pour traiter les conditions de la production des marchandises de la même manière que les marchandises produites viendra plus tard, avec les néoclassiques, et Walras en particulier, à qui l’on doit la première représentation cohérente de l’économie moderne comme un système de marché autorégulateur. À cette représentation néoclassique, Keynes substituera une analyse du capitalisme comme économie monétaire de production, dans laquelle le travail salarié et la monnaie de crédit apparaissent comme conditions de possibilité des marchandises véritables. Au total, dans sa mise en cause des économistes, Polanyi s’est, selon Franck Van de Velde, totalement trompé d’adversaire.
S’appuyant sur la distinction faite par Karl Polanyi entre trade (commerce) et market (marché) et sur son affirmation d’une fongibilité limitée d’instruments monétaires, la contribution de Jean-Michel Servet (« Parties vivantes et parties en débat dans l’œuvre de Karl Polanyi ») propose de revivifier l’analyse dans La Grande transformation du travail, de la monnaie et la terre comme « marchandises fictives ». Comme catégorie unique, le terme « marché » confond deux types de logique d’échange. La première est celle que nous qualifions de « place de marché » et la seconde est celle de « lien de clientèle ». Dans une logique de place de marché que les économistes ont privilégiée, les échangistes font comme si les éléments extérieurs au contrat d’échange n’existaient pas, chacun est supposé agir de façon opportuniste, alors que dans une logique de lien de clientèle, l’échange se réalise en s’inscrivant dans une relation pouvant se perpétuer et reconnaître les statuts hiérarchisés des échangistes. Dans la première figure de l’échange, le prix de marché est essentiel, alors que dans la seconde figure, il est intégré à l’ensemble des rapports sociaux et le prix devient une variable dépendante.
Dans La Grande transformation, Karl Polanyi repère trois marchandises fictives ; mais ne peut-on en envisager d’autres ? Dans « L’utopie de l’économie de la connaissance », Geneviève Azam se propose d’analyser le sens de l’invention d’une « économie de la connaissance » comme construction d’un champ d’activité économique et d’un discours qui légitime ce sens. Cela suppose l’analyse préalable des conditions de la transformation de la connaissance en bien économique, illustrée par les transformations des droits de propriété intellectuelle. Ce nouveau régime de propriété peut être analysé comme un second mouvement d’enclosure, après le premier analysé par Karl Polanyi dans La Grande transformation. En poursuivant l’analyse de Polanyi à propos des « quasi-marchandises », la connaissance ne doit-elle pas plutôt être considérée comme une marchandise « fictive » ? C’est le point de vue adopté dans cet article qui montre comment la tentative actuelle de rendre cette fiction effective menace la connaissance elle-même en l¹assignant à un rôle instrumental.
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