Cahiers Lillois d'Économie et de Sociologie
Revue nationale à comité de lecture publiée par la Faculté des Sciences Économiques et Sociales de l'Université de Lille 1

 
 
Bernard DUPONT
Introduction

L’année 1989 a été une date charnière dans l’histoire des Pays d’Europe Centrale et Orientale (PECO) qui tournent alors le dos à la démocratie populaire – de facto, un régime politique de parti unique – et l’économie planifiée pour s’engager sur la voie d’une économie de marché adossée à un régime démocratique multipartite. Les nations occidentales ont immédiatement salué la mutation politique, mais les Cassandre s’inquiétaient de les voir entrer de plain-pied dans une ère de chaos économique et social. Dans les toutes premières années de la transition, le pessimisme de rigueur était alimenté par des informations alarmantes, à commencer par le net recul du produit intérieur brut. Ces craintes se sont dissipées en moins d’une décennie. On s’est aperçu qu’un nouvel ordre émergeait, que des dynamiques vertueuses se mettaient progressivement en place. Du chaos est née la transition, marche forcée, volontariste, presque sans équivalent historique, vers le capitalisme. Mais quel type de capitalisme ?
Première interprétation, qui est dominante. Les PECO disposent maintenant, sinon de tous, du moins de la plupart des attributs qui caractérisent les sociétés et économies occidentales, de sorte qu’ils s’apparentent formellement à ces dernières. Les élections sont libres et plusieurs partis se partagent la scène politique. Le rôle de la puissance publique est redéfini. Le droit à la propriété privée est affirmé. La comptabilité privée, orientée vers des préoccupations de rentabilité, se généralise. Les biens et les services se vendent sur des marchés. Des dizaines de banques assurent la collecte de fonds financiers et accordent des crédits aux firmes et aux particuliers ; des bourses de valeurs permettent les échanges de titres de propriété. Et surtout, le marché du travail confronte les demandes d’emploi des salariés et les offres d’emploi des entreprises.
Toutes les transformations institutionnelles et structurelles ont été validées par l’Ouest capitaliste. L’intégration progressive des PECO dans l’Union européenne officialise en effet la pertinence des efforts consentis par les populations sur une période de temps finalement très courte. Dans cette perspective, les problèmes actuels sont moins analysés sur le plan structurel que sur le plan comptable. Qu’on comprenne bien ce point. Les PECO entament une nouvelle phase historique sur la base de nouveaux fondements systémiques. Cette jeunesse n’aurait pas un caractère de fragilité mais d’incomplétude. De nouvelles réformes permettraient assurément d’améliorer le fonctionnement d’ensemble des formations économiques et sociales, mais il s’agit tout au plus d’un travail de finition et non de bouleversements. L’essentiel est acquis. Reste à appliquer l’acquis communautaire et finaliser le dossier de l’Union économique et monétaire pour achever et consolider l’édifice. Du coup, les urgences sont ailleurs aujourd’hui. En comparant les données économiques et sociales entre les deux blocs européens, on mesure de graves écarts : trop de pauvreté à l’Est ; trop d’inégalités à l’Est ; trop peu de richesse par habitant à l’Est. Résorber ces différences criantes est devenu prioritaire. Dans le jargon des économistes, il est question d’assurer la convergence réelle et la convergence nominale. Les experts portent leurs efforts quasi exclusivement sur ces deux thématiques. Il est entendu que le rattrapage prendra du temps. D’ailleurs, tant que les PECO font plus de croissance que les pays occidentaux, ce n’est qu’une question de temps. Mais que les performances viennent à s’essouffler et il faudra bien trouver les causes profondes du retard accumulé. Sur ce point, les économistes ne sont pas sans argument. Comme les théories modernes ne sont rien d’autre que des raffinements du vieux message « classique » selon lequel l’efficience est une conséquence logique du fonctionnement libre des marchés, ils traquent les rigidités économiques et sociales et prônent haut et fort leur élimination pour accélérer le processus de convergence. En définitive, le diagnostic porté sur les PECO est plein de promesses ambiguës : le niveau de vie occidental est à leur portée s’ils acceptent toutes les conditions que l’Occident préconise, autrement dit importent son modèle, et plus encore l’idéal de son modèle. Le devenir historique devrait ainsi se plier à des principes rationnels explicites. Est-ce crédible ? Ne doit-on pas au contraire prendre au sérieux l’idée selon laquelle les dynamiques économiques et sociales actuelles des PECO sont marquées et déterminées par l’Histoire, abstraction réelle réfractaire aux coups de force idéologiques ?
Les analyses en termes de convergence ne manquent cependant pas d’intérêt. Les enquêtes de terrain sont fouillées, documentées, précises et permettent de se faire une idée assez juste de la situation présente, à défaut d’en inférer des stratégies pour le futur. Il se trouve qu’une lecture serrée des expertises tend à montrer la diversité des PECO. Quel que soit le phénomène étudié, par exemple les modalités d’accumulation du capital, le type d’insertion sur les marchés mondiaux, le choix d’un régime de taux de change, le niveau de chômage, l’autonomie régionale, les modalités de la restructuration industrielle, les transformations de l’agriculture, les problèmes se posent différemment et il n’y a guère de communauté de comportement. En clair, la Pologne ne vit pas au même rythme que la Hongrie, la Slovaquie, la Roumanie, de même que la République tchèque a d’autres préoccupations que l’ex-RDA, les républiques baltes ou la Bulgarie. Et si l’on tient compte de l’histoire moderne, force est de constater que ces nations ont emprunté des trajectoires nationales propres, singulières, qu’il n’est pas possible de résoudre dans un modèle théorique unique, ne serait-ce que parce que les tendances historiques longues ressurgissent manifestement aujourd’hui en leur sein et influencent de tout leur poids les comportements et les dynamiques en cours. Depuis quelques temps, une hypothèse d’école invoque l’émergence d’un capitalisme « oriental » en Europe. Il y a gain intellectuel indéniable si cette notion signifie que l’Europe a pris la mesure de l’irréductibilité des PECO aux principes « universels » du néo-libéralisme. Mais, en l’état actuel des recherches, il est douteux qu’on puisse lui donner un contenu théorique précis. En toute rigueur, c’est en multipliant les travaux monographiques qu’on saura qualifier avec plus de précision la nature proprement nationale des mutations et des régimes. Des analyses de cette veine méthodologique commencent à se multiplier dans les publications anglo-saxonnes. Il faut regretter leur rareté en langue française.
Précisément, ce numéro hors série des Cahiers lillois d’économie et de sociologie est entièrement consacré à la Pologne. Il rassemble sept articles rédigés par des économistes et des sociologues, tous chercheurs ou enseignants-chercheurs familiers de ce pays et pour qui ses réalités et ses évolutions sont depuis longtemps un objet d’investigation propre. Les auteurs ont en commun la conviction que la Pologne n’a pas nécessairement achevé sa mutation structurelle le 1er mai 2004, en entrant par la grande porte dans l’Union européenne. De nombreux chantiers restent en suspens et de nombreux autres doivent être entrepris avant que ne se dégage une forme stable de régulation économique et sociale, dont il est par ailleurs bien difficile de discerner aujourd’hui les contours. En conséquence, ce numéro présente des études originales tranchant avec le consensus ambiant autour du rattrapage. Chaque article prend à bras le corps un problème particulièrement sensible de la Pologne actuelle et détaille ses particularités par des va-et-vient incessants entre les hypothèses théoriques, l’histoire moderne et le terrain, la réalité empirique.
C’est cette approche qui conduit Andrzej Dudzinski (ARQADE, Toulouse 1) à qualifier la récession économique du début de la décennie de structurelle, et non de simple accident conjoncturel consécutif au ralentissement de la demande mondiale. Mais la fin de la période transitionnelle vers l’économie de marché ne préjuge pas des régulations à venir. Une seule chose est sûre : le capitalisme « à la polonaise » à venir devra digérer l’héritage historique.
Krystyna Szymkiewicz (ROSES, Paris 1) démontre rigoureusement que le système bancaire et financier polonais est dominé par les banques et que les banques polonaises sont elles-mêmes contrôlées par les banques occidentales. Presque sans y toucher, elle pose le problème crucial des marges de manœuvre nationales futures dans le domaine de la distribution du crédit.
Renata Stawarska (Université d’économie de Poznan) signe un article en anglais dans lequel elle étudie la question des transferts financiers entre la Pologne et l’Europe, thème d’une actualité économique et politique brûlante dans un pays qui a accepté, parfois avec beaucoup de difficultés, de souscrire à ses devoirs de candidat à l’intégration mais qui exige en contrepartie le strict respect de ses droits, en l’occurrence l’aide communautaire. La balance financière sera sans doute moins positive que prévu. Et l’auteur souligne que la Pologne ne sera en mesure d’employer efficacement cette « manne » qu’à la condition de disposer d’une stratégie de croissance macroéconomique bien définie.
Dans leur article traduit en français par Agata Sluzar (UFR des études romanes, slaves et orientales de l’Université de Lille 3), les sociologues Barbara Gąciarz et Włodzimierz Pańków (Institut de philosophie et de sociologie de l’Académie des sciences polonaise, Varsovie) portent un regard sans concession sur la réforme territoriale en Pologne. Soulignant les dimensions historiques, institutionnelles, politiques et sociales de l’autonomisation régionale, ils font le constat lucide d’un immense gâchis actuel, d’autant plus grave pour la jeune démocratie que de grands espoirs avaient été originellement placés dans cette réforme.
Barbara Despiney-Zochowska (ROSES, Paris 1) traite de la politique agricole dont on sait toute l’importance pour la Pologne. Soulignant les multiples causes, souvent historiques, de sa désagrégation anticipée, elle montre avec beaucoup de conviction que les mêmes arguments peuvent servir le développement d’une agriculture moderne et forte intégrant les nouveaux critères de la Politique agricole commune.
Maryline Dupont-Dobrzynski (MÉDEE, Lille 3) et Bernard Dupont (MÉDEE, Lille 1) analysent les implications de l’intégration de la Pologne dans l’Union européenne dans le domaine de l’emploi. L’adoption de la Stratégie européenne pour l’emploi permet sans doute à la Pologne de disposer du modèle social qui lui faisait défaut jusqu’à présent, mais son application se heurte à des obstacles institutionnels et structurels majeurs et le risque est grand d’empirer les problèmes actuels d’emploi en l’imposant.
Barbara Gąciarz et Włodzimierz Pańków abordent frontalement, c'est-à-dire au niveau politique, le thème du consensus social, ou plutôt de son déficit. Tous les observateurs, en particulier étrangers, sont frappés par l’absence paradoxale de dialogue social dans un pays où un syndicat, Solidarność, a pourtant incarné la lutte contre l’ancien régime et impulsé la transition. Bien qu’il ait été écrit avant les élections législatives de 2001, cet article reste (tristement) d’actualité et décortique à titre principal les causes profondes des difficultés actuelles de dialogue social que la perspective d’adhésion à l’Union européenne n’a pas pu enrayer.
Sept articles, donc, qui ne prétendent pas couvrir l’ensemble des questions économiques et sociologiques qui se posent à la nouvelle Pologne. Des analyses supplémentaires sont sans aucun doute nécessaires pour prendre la mesure du fonctionnement de cette société et de son économie. L’ambition des auteurs de ce numéro est non seulement de faire état de leurs recherches en cours, mais aussi d’être parvenus à inciter les lecteurs à aborder dans le même esprit méthodologique d’autres thématiques.

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Dernière mise à jour, septembre 2010.