E. Le Heron,
Sciences Po, Bordeaux, Président de l'ADEK
Introduction
Je suis très
heureux de présenter ce numéro des Cahiers
Lillois d'Économie et de Sociologie sur le thème
« Monnaie, financement et taux d'intérêt
en analyse keynésienne ». La majorité
des contributions à ce numéro ont été
initialement discutées lors des Journées d’études
Keynésiennes de Lille en juin 2000. Ce cinquième
rendez-vous annuel de l'ADEK (Association pour le Développement
des Études Keynésiennes) a bénéficié
de l'organisation efficace du CLERSÉ de l'Université
de Lille 1, un des centres de recherche les plus actifs
pour les études keynésiennes. Les participants
à ces Journées et l'ADEK tiennent à
remercier plus particulièrement Franck Van de Velde
et Laurent Cordonnier. Il s'agissait d'ailleurs des secondes
rencontres organisées par le CLERSÉ après
celles de 1997. Rappelons que l'objectif de l'ADEK est de
mieux coordonner les efforts des économistes intéressés
par Keynes et les travaux post-keynésiens au sens
le plus large possible. Nous sommes en effet très
dispersés dans l'université française.
Ce numéro en est une illustration avec des contributions
de chercheurs de Bordeaux, Grenoble, Orléans, Paris
Nanterre, Paris Sud et Paris 13.
Le statut de la monnaie et la fixation du taux d'intérêt
sont très tôt apparus comme un apport majeur
de la Théorie Générale de Keynes. À
sa suite, John Hicks fait du marché de la monnaie
et particulièrement de la théorie de la préférence
pour la liquidité le cœur de son modèle
IS-LM. Le taux d'intérêt équilibre une
demande de monnaie soumise principalement aux variations
du motif de spéculation (préférence
pour la liquidité, des ménages) et une offre
de monnaie exogène. Dès lors il devient une
explication fondamentale du chômage.
Pourtant, dans un article qui suscite plus la réflexion
qu'il ne propose de solutions définitives, Frédéric
Catz nous rappelle que la théorie de l'intérêt
de Keynes, en particulier au travers de la préférence
pour la liquidité reprise dans IS-LM, soulève
de sérieuses questions. Il montre par ailleurs que
la théorie de l'intérêt classique est
encore plus insatisfaisante. Contrairement à l'interprétation
de John Hicks, la théorie de l'intérêt
de Keynes est loin de constituer l'apport principal de la
Théorie Générale. Sur cette question,
il rejoint le point de vue des post-keynésiens qui
tentent depuis plus de 30 ans de résoudre les ambiguïtés
initiales. À la manière des « horizontalistes
», Frédéric Catz avance un taux d'intérêt
exogène, non issu du marché de la monnaie,
reflet des anticipations d'inflation à long terme,
articulé sur le taux court terme de la politique
monétaire de la banque centrale.
Florence Barjou complète cette critique en montrant
que l'intégration de la monnaie comme l'actif sans
risque et une préférence pour la liquidité
interprétée par la théorie du portefeuille
à la suite de Tobin, étaient bien éloignées
du projet initial de Keynes. Elle nous convint que la monnaie
n'a de sens qu'en univers d'incertitude radicale et qu'une
économie de production en incertitude ne peut être
que monétaire. Ah, ce chapitre XVII ! Que d'encre
aura-t-il fait couler !
Cette remise en cause de la théorie de l'intérêt
de Keynes est bien au cœur du projet de dépassement
des post-keynésiens, particulièrement à
partir de la fin des années 60, avec la seconde génération.
Pour ces post-keynésiens, la monnaie est avant tout
le moyen privilégié du financement de l'économie
: la monnaie, fondée sur le crédit est endogène,
son offre est interdépendante de la demande et le
marché de la monnaie ne fixe plus le taux d'intérêt.
Loin d'être déstabilisante, l'absence de neutralité
de la monnaie est une des explications de la croissance
et du développement des économies capitalistes.
L'opposition fondamentale avec l'orthodoxie est le refus
d'une contrainte a priori de financement, et particulièrement
d'une contrainte par l'épargne. Si rareté
il y a, elle ne peut être que désirée.
Elle traduit alors le choix d'une économie de rentier
à l'opposé de l'Économie Monétaire
de production chère à Keynes.
Jean-Marc Clerc développe cette analyse en examinant
l'identité de l'épargne et de l'investissement.
En s'intéressant à l'autofinancement des entreprises,
l'auteur nous montre l'importance des revenus non distribués
pour la compréhension de cette égalité-identité.
Jean-Marc Clerc retrouve une conclusion essentielle : jamais
l'épargne n'est une contrainte à l'investissement.
Florence Barjou et Jean-Marc Clerc nous rappellent également
que le taux d'intérêt n'a rien à voir
avec cette identité qui relève de la théorie
du revenu.
Éric Tymoigne retrace l'histoire récente des
débats sur la monnaie endogène, notamment
à partir de l'« horizontalisme » de Basil
Moore et de Nicholas Kaldor. La théorie post-keynésienne
de la monnaie endogène a constitué une critique
radicale des phénomènes d'encaisse réelle
et des canaux habituels de transmission de la politique
monétaire. Le choix de Moore d'un taux d'intérêt
exogène issu de la banque centrale et d'une offre
totalement déterminée par la demande de monnaie,
a retiré tout intérêt à la théorie
de la préférence pour la liquidité.
Quelle place reste-t-il alors pour la demande de monnaie
en termes de stock des agents économiques ? Ce pur
« horizontalisme » a été rapidement
critiqué. Par un survol des débats post-keynésiens,
Éric Tymoigne montre que, contrairement à
sa réputation, la théorie de la monnaie endogène
peut quand même prendre en compte la demande de monnaie
des agents. Il est nécessaire de ne pas confondre
demande de monnaie et demande de financement. Les dimensions
stock et flux de la monnaie doivent être intégrées.
Il analyse un certain nombre de solutions (Goodhart, Arestis,
Howells, Lavoie, ...), qui ont abouti à un consensus
post-keynésien sur un « horizontalisme »
moins catégorique.
L'article d'Edwin Le Heron s'intègre dans cette nouvelle
recherche post-keynésienne sur la monnaie endogène
et le statut du taux d'intérêt. L'auteur propose
de sauver le principe de la préférence pour
la liquidité en le généralisant aux
banques par une analyse basée sur le comportement
des banques de second rang. Dès lors, sans remettre
en question l'interdépendance de l'offre et de la
demande de monnaie, l'offre prend une certaine autonomie
avec la possibilité d'un rationnement monétaire
issu du comportement bancaire. Les banques de second rang
sont le siège de la rareté désirée.
La banque centrale perd le monopole du rationnement. Le
taux d'intérêt cesse d'être totalement
exogène et devient le prix de production de la monnaie,
résultat de la préférence pour la liquidité
des banques. Au-delà de la demande effective des
entreprises et de la politique monétaire de la banque
centrale, Edwin Le Neron souligne le rôle fondamental
des anticipations des banques de second rang et de leur
préférence pour la liquidité dans le
processus de financement. S'il y a une explication monétaire
au chômage, c'est à ce niveau qu'il faut la
trouver.
Mais, il y a d'autres manières d'envisager le financement
de l'investissement. L'autofinancement, quoique proche de
l'explication traditionnelle par l'épargne, en est
une. Bernard Vallageas pose alors la question de la détermination
du profit et montre que son calcul macroéconomique
(comptabilité nationale) n'est pas cohérent
avec le calcul microéconomique issu de la comptabilité
privée, en particulier à cause des biens d'investissement.
Bernard Vallageas en tire deux conséquences. Premièrement,
il n'est pas possible de suivre la formation des profits
individuels de chaque entreprise, car un maillon manque
dans le transfert. Deuxièmement, la multiplication
des entreprises, ceteris paribus, fait augmenter artificiellement
le volume du profit global.
Nous pourrions alors croire l'article de Xavier Galiègue
hors sujet. En effet, l'auteur développe la décision
d'investir sans contrainte de financement ni taux d'intérêt.
Et il ne parle pas de monnaie. En adoptant la démarche
des nouveaux keynésiens, Xavier Galiègue montre
que l'adoption d'une économie à facteurs spécifiques,
où les comportements des agents sont confrontés
à l'incertitude, crée une double asymétrie
temporelle et informationnelle. Xavier Galiègue en
déduit que l'irréversibilité de l'investissement
dans un actif spécifique, peut bloquer l'économie
dans de véritables trappes à inactivité,
suivies de phases de surinvestissement. Or avec une incertitude
impliquant une irréversibilité des décisions,
l'existence de marchés d'option, donc de la monnaie,
et l'asymétrie fonctionnelle des agents, nous sommes
bien dans le cadre de la problématique d'une économie
monétaire de production de Keynes. Le projet fonda-
mental de Keynes est en effet d'expliquer la faiblesse de
l'investissement et le chômage involontaire, non par
la monnaie, ce qui avait été fait notamment
par Knut Wickseil et Friedrich Hayek dans le cadre de l'orthodoxie,
mais par les comportements des agents en incertitude radicale.
Contrairement aux keynésiens de la synthèse
qui privilégient les variations du taux d'intérêt,
Xavier Galiègue, en adoptant une analyse «
nouvelle keynésienne », rejoint Keynes et les
post-keynésiens sur le primat à donner aux
anticipations et à l'efficacité marginale
du capital dans l'explication des variations de l'investissement.
Ainsi, à partir de démarches keynésiennes
très diverses, les auteurs font avancer la connaissance
des analyses keynésiennes de la monnaie, du financement
et de l'intérêt. Que les Cahiers Lillois d'Économie
et de Sociologie en soient remerciés.
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