Michel RAUTENBERG
Quelques paradoxes des dynamiques locales
dans la mondialisation
Il est devenu banal d'avancer
que les sociétés contemporaines sont confrontées
à un double mouvement de mondialisation et de localisation
. La rhétorique de l'uniformisation du monde s'accompagne
souvent d'une inquiétude, parfois vive, devant les
effets d'un processus dont on craint, tant dans la vie quotidienne
qu'au niveau plus subjectif des appartenances collectives,
qu'il favorise une certaine anomie des relations sociales,
en tout cas une mutation profonde des règles du vivre-ensemble.
Le "local" peut sembler être un recours
rassurant, cependant les cadres politiques et territoriaux
traditionnels perdent de leur pertinence sans être
explicitement remplacés ; le pouvoir lui-même
se déplace vers des organisations non élues,
ONG, organismes internationaux, entreprises capitalistes
; le ménage de la culture et de l'économie,
qu'on croyait structurellement houleux, s'apaise au bénéfice
d'une conception de plus en plus commerciale des créations
de l'esprit ; les idéaux humanistes qui mobilisent
les militants des associations humanitaires frayent souvent
avec les techniques sophistiquées du marketing.
Traditionnellement le local était compris comme le
lieu de vie, celui de l'action politique et de l'application
des procédures, de la mise en uvre des liens
sociaux entre famille et société. Il prend
encore souvent la forme du territoire de base de la compréhension
et de l'appréhension de la société,
variable selon les instances : c'est par exemple l'unité
d'observation par l'INSEE (la commune, le bloc
), c'est
le terroir des spécialistes des produits alimentaires,
la circonscription électorale de nos élections,
le quartier des intervenants sociaux, le village des néo-ruraux.
Il y a, du moins en France, une évidence du local
qui est devenu depuis 25 ou 30 ans une catégorie
essentielle de l'action publique après avoir été
surtout conçue comme un entité plus strictement
politique et fiscale.
Travaillant sur des terrains divers, en Afrique ou en Europe,
principalement sur des questions relevant de problématiques
artistiques et culturelles ou de développement, les
chercheurs réunis dans ce volume ont tous fait le
même constat : certes la globalisation des échanges
et la circulation à grande échelle des modèles
culturels affecte tous les coins de la planète. Cependant,
loin d'uniformiser les relations entre les hommes elle accompagne
plutôt une transformation profonde des sociétés
qui est beaucoup plus diverse qu'on le croit souvent. La
mondialisation est aussi une matrice du changement à
laquelle on s'adapte, qu'on combat, qu'on utilise dans des
processus jamais finis, et surtout pas unidirectionnels.
C'est cette variété que nous avons souhaité
exposer en pointant quelques questions qui traversent la
plupart de nos travaux : la mondialisation n'est pas un
fait nouveau, elle a son histoire qui colle de près
à celle des pays occidentaux, cependant n'y a-t-il
pas une différence de fond entre le colonialisme
triomphant et les formes modernes de globalisation ? Nous
nous interrogerons plus particulièrement, dans cette
introduction, sur les modèles culturels et les transformations
profondes de la notion de territoire qui l'accompagnent,
puis nous terminerons en évoquant des questions plus
générales que pose aux sciences sociales la
prise en compte de la mondialisation dans nos approches
du monde moderne.
Depuis quelques années, les publications et les rencontres
sur le sujet de la mondialisation sont nombreuses. Nous
n'aurons pas la prétention ici d'en faire le bilan.
Quelques points saillants méritent cependant d'être
relevés rapidement, qui nous permettront de relativiser
la nouveauté du phénomène, et de distinguer
ce qui relève d'un processus long d'expansion des
échanges, mouvement apparaissant dès la Renaissance
avec les premiers voyages portugais autour du monde, et
ce qui relève de la modernité récente
marquée par le rôle prépondérant
du capitalisme financier et par le développement
débridé de la "communication généralisée"
qu'avait annoncée Walter Benjamin dans les années
trente. Avant que naisse l'idée que nous vivrions
dans une société post-industrielle, Fernand
Braudel (1979) ou Immanuel Wallerstein (1992) ont chacun
parlé de systèmes- mondes, de "World
System" qui ont lié l'essor mondial des échanges
économiques à l'émergence culturelle
et idéologique d'une bourgeoisie nouvelle et urbaine.
Une conception du monde en est issue, qui va faire de la
planète le réceptacle de notre imaginaire,
un vaste terrain à civiliser ou à conquérir.
Le monde tel que le voient les pays européens, né
d'abord dans l'esprit des aventuriers, des marchands et
des missionnaires, est un monde à unifier par la
conquête, le commerce ou le prosélytisme. Edward
Saïd (2000) nous le rappelle fort justement quand il
montre comment la colonisation a été possible
parce qu'elle était associée à un regard
nouveau porté sur le monde par les sociétés
européennes, portugaise d'abord, puis principalement
britannique et française, aujourd'hui américaine.
Dans les pays européens de la seconde moitié
du 19ème siècle, la colonisation connut très
peu d'opposition parce que les esprits y étaient
préparés par la fiction romanesque. Colonisation
et impérialisme se sont installés dans nos
imaginaires en même temps qu'ils se sont développés
sur la planète. Ainsi ils ne vont pas sans un vocabulaire
(en particulier, l'usage fréquent d'un vocabulaire
racialiste), sans lieux d'exposition comme les musées
ou les foires universelles (Bancel et alii, 2002), sans
la construction d'une imagerie coloniale, sans des discours
légitimant la domination ou la combattant. Le roman
et le feuilleton de la presse populaire ne tiennent plus
tant de place pour construire nos imaginaires collectifs,
mais d'autres productions culturelles s'en chargent, comme
le cinéma "hollywoodien", les jeux vidéos
ou la "world music".
Aujourd'hui cette globalité a changé, nous
sommes dans un nouvel espace-temps qui est la marque principale
de notre contemporanéité (Augé, 1994).
La mondialisation avance sur un autre registre préparé
par le "capitalisme cognitif" qui se construit
autour des NTIC, caractérisé par ce que François
Ascher (2000) nomme la "société hypertexte".
La formule illustre, à partir de cette métaphore
informatique, l'imbrication étroite des sphères
économique et culturelle dans des modèles
techniques et mentaux qui caractérisent les sociétés
contemporaines : la fin de l'idée de société
repérée par ailleurs par de nombreux sociologues
- qui ne signifie pas la fin du lien social qui va se redéployer
dans ce que Bourdin (2000) appelle les "nouvelles localités"
- s'accompagne d'une ouverture à 360 degrés
de l'individu sur le monde, d'une pratique du "zapping"
dans les relations sociales, d'une circulation effrénée
de messages dont le sens s'adapte aux circonstances, au
bon gré du récepteur qui va allègrement
user du copier-coller. La dimension idéologique de
l'impérialisme décelée par Saïd
(2000) est couplée avec des modifications cognitives
profondes qui sont probablement de même ampleur que
celles qui ont suivi la découverte du Nouveau Monde.
Entre les formes anciennes de globalisation et les formes
actuelles il y a certes des continuités, mais il
y a aussi une différence importante : les productions
matérielles ou symboliques du marché mondial
du commerce et des medias sont appropriées dans l'instant,
souvent sans intermédiaires.
La question de la transformation des territoires apparaît
comme l'un des effets les plus manifestes de la mondialisation
sur la longue durée parce qu'elle interroge très
directement les politiques publiques, les conceptions de
la culture, les problématiques de l'impérialisme
et de la domination. Il faut prendre la mesure de la concomitance
entre les phénomènes de globalisation à
l'échelle du monde, et ce que Badie appelle "la
fin des territoires" (1995). Depuis le 18ème
siècle, le modèle européen de l'État
s'est mis en place comme l'espace politique et symbolique
au sein duquel étaient organisées les médiations
sociales. L'État est devenu l'instance suprême
de pouvoir, de contrôle, de médiation ultime
entre les groupes et entre les individus, en proposant un
mode de relation particulière au collectif : la citoyenneté.
La citoyenneté, c'est l'ensemble des droits et des
devoirs auxquels les membres de la collectivité doivent
se conformer. Elle renvoie à l'organisation collective,
elle dépasse les particularismes sociaux, religieux,
ethniques. Ce modèle de l'État moderne s'est
ensuite développé dans l'Est de l'Europe au
19ème siècle, puis dans les anciennes colonies
après la décolonisation.
Aujourd'hui, d'autres formes d'allégeances se développent.
L'État territoire n'est plus vraiment le support
de la citoyenneté, mais il est de plus en plus souvent
revendiqué comme cadre des identités ethniques
ou religieuses. En cas de crise, on privilégie souvent
une lecture ethniciste du territoire ; la plupart des conflits
passent pour être ethniques ou religieux. Cette conception,
déjà ancienne puisqu'elle est explicite dans
les thèses du président Wilson au traité
de Versailles en 1919, trouve ses racines dans les conceptions
romantiques de la nation. Or, nous dit Badie, les notions
de peuple - et nous ajouterons de culture - s'accordent
mal à des territoires homogènes. Vouloir accorder
de toute force territoire, peuple et culture se fait nécessairement
au détriment de la citoyenneté, qui est par
nature transversale aux différences puisqu'elle vise
à regrouper les individus en une allégeance
supérieure.
C'est dans ce contexte politique et culturel d'affaiblissement
de l'État que va se poser a question du "local".
Le local, selon Badie, c'est la déclinaison contemporaine
du "tropisme territorial" qui marque encore nos
sociétés. Qu'il s'agisse de culture, d'économie
ou de politique, il ne prend sens que dans ses relations
avec une globalité plus large. La question n'est
pas nouvelle. C'était déjà celle que
posait Robert Hertz, en 1913, dans le Culte de Saint-Besse
(1970), quand il opposait la pratique locale du culte du
saint transalpin construite sur une relation intime, quasi
charnelle, des paroissiens avec le lieu du culte, et sa
pratique canonique plus abstraite fondée sur une
conception universaliste du christianisme que l'évêché
cherchait à imposer (Rautenberg, 2001). Dans un ouvrage
parfois considéré comme fondateur de l'anthropologie
de la globalisation de la culture, Arjun Appaduraï
(1996) développe une idée proche de celle
de Hertz en soulignant l'importance que prennent les références
au local dans un système de circulation des valeurs
qui déborde de plus en plus les cadres territoriaux
hérités de l'émergence des nations,
Europe et Amérique de la révolution industrielle,
sociétés post-coloniales ou pays de l'ex-
bloc soviétique. Il opposait le lieu ("locality")
et le voisinage ("neighborhood") (178-179). Le
premier est défini d'un point de vue phénoménologique
par des liens et des interactions sociales qui se combinent
dans des contextes particuliers ; le second possède
une dimension plus ontologique, c'est l'espace de la reproduction
sociale, de l'identité collective vécue ou
représentée . La plupart des textes de ce
recueil développent en filigrane cette idée
que nombre de constructions sociales et culturelles modernes
sont localisées : c'est la transformation de l'industrie
passée en ressource patrimoniale pour tenter de projeter
la région Nord-Pas-de-Calais vers un avenir européen
en proposant son inscription au patrimoine mondial par l'Unesco
; c'est le choix fait par le président sud-africain
de privilégier les solutions locales pour enrayer
l'épidémie de sida en plus de la pression
exercée pour faire baisser les prix des médicaments.
Cependant cette localisation fonctionne sur deux registres
: celui de la relation pragmatique qu'on va établir
avec l'environnement politique, économique ou social
pour faire aboutir un projet déterminé ; et
celui, essentiellement symbolique, d'un attachement territorial
qui passe par la valorisation d'un lien au lieu plus sentimental
que réfléchi. Un cas très représentatif
de cette ambivalence de la relation avec le local dans un
contexte de globalisation est celui du cinéma portugais
que décrit ici Jacques Lemière. Bien qu'ils
soient partiellement produits et réalisés
à l'étranger, les films restent ancré
dans la nation portugaise en dépit du goût
avéré des nationaux pour le cinéma
hollywoodien. Les auteurs-réalisateurs portugais
doivent dorénavant se soumettre aux normes européennes
de la production et à l'industrialisation d'un art
resté longtemps artisanal, mais ils gardent pourtant
un rapport affectif avec le "lieu national" tout
en maintenant le plus possible des relations financières
et professionnelles dans leur pays.
Dans ce contexte de la mondialisation, les États
traditionnels sont mis à rude épreuve. Cette
nouvelle territorialité, qui passe pour être
fondée sur la culture, est en fait éminemment
politique, comme l'était la territorialité
des États du 19ème siècle. La culture
est en partie instrumentalisée à d'autres
fins. Dans toute l'Europe et aux États-Unis, les
États modernes se sont construits sur une alliance
entre les philosophes ou les hommes de lettres et les hommes
politiques : les Pères de la Constitution américaine
lisaient Montesquieu ; les révolutionnaires français
revendiquaient leur attachement aux philosophes des Lumières
; Herder et Grimm ont, malgré eux, inspirés
les nationalistes en Allemagne . Aujourd'hui, la mondialisation
se construit entre les trois pôles que sont la philosophie
"droit-de-l'hommisme", les politiques d'ajustement
économique qui passent par les organisations internationales,
le développement de l'industrie culturelle. Au 18ème
siècle Voltaire était le passeur des idées
universelles ; aujourd'hui c'est Hollywood et l'industrie
du disque. Politique et culture continuent à faire
plus ou moins bon ménage, la nouveauté étant
dans la place centrale tenue par l'économie dans
ce processus.
Les États ne disparaissent pas, mais ils n'ont plus
la légitimité de la médiation sociale
en dernière instance. En même temps qu'ils
affrontent des formes de globalisation de plus en plus fortes,
ils sont soumis, du moins en France, à des processus
de délitement du pouvoir régalien. Ici encore,
la culture est un instrument efficace du renouvellement
des politiques d'État : depuis le "pays Voynet-Pasqua"
jusqu'à la gestion des relations internationales,
l'homogénéité culturelle ou communautaire
semble être devenue la pierre angulaire de la redéfinition
politique des territoires. Tant au niveau local qu'au niveau
national, les conceptions culturelles ou ethniques du territoire
ont des effets considérables sur nos manières
de construire le collectif : les solidarités familiales,
communautaires, professionnelles ou politiques traditionnelles
ne sont plus contrebalancées par le poids du lien
citoyen. Les formes actuelles de globalisation s'accompagnent
de l'émergence ou du renforcement d'autres solidarités.
D'un côté la culture passe pour être
un vecteur efficace de la mondialisation, elle participe
au métissage du monde en facilitant la circulation
des biens culturels, des idées, etc. A ce titre,
la mondialisation produit un universalisme d'images et de
valeurs communes (Appadurai, 1996). De l'autre, elle favorise
des solidarités particulières, productrices
de biens culturels spécifiques, qui vont aller nourrir
en retour la mondialisation des échanges économiques
et la diffusion universelle des valeurs et des images. Parallèlement,
les discours sur la mondialisation permettent souvent de
liquider les questions de la domination et de l'exploitation.
Comme le souligne ici Laurent Bazin, l'économie financière
mondialisée est un paravent qui cache le fonctionnement
empirique des formes productives et sociales derrière
un discours culturaliste sophistiqué.
Dans les pays en développement la situation des États
est encore plus fragile. Les systèmes nationaux d'innovation
qui avaient réussi à faire sortir du sous-développement
de nombreux pays d'Asie sont pris en tenaille entre les
conséquences réglementaires et financières
de la globalisation économique et juridique et l'émergence
des dynamiques locales qui court-circuitent volontiers le
niveau national. Cependant, Abdelkader Djeflat fait remarquer
que le détournement des investissements étrangers
et la baisse continue des crédits en recherche et
développement vers les pays en développement
rend ces solutions locales hasardeuses à moyen terme
: comment les États parviendront-ils à mettre
en place les organisations nécessaires à leur
développement s'ils ne parviennent pas à récupérer
les ressources nécessaires ?
Toutefois il faut bien relever le rôle des discours
et des images : il y a une dimension performative de la
mondialisation qui se nourrit des discours sur la mondialisation
et fait l'impasse sur tout ce qui se passe dans un "ailleurs"
rarement évoqué. Il faut tirer le rideau de
la mondialisation et des diverses formes de globalisation
pour aller voir ce qu'il y a derrière. Par exemple
du côté des héritages sociaux comme
nous y invitait Christofer Lasch (2001) il y a déjà
20 ans : comment les acteurs sociaux "résistent-ils"
aux phénomènes globalisants qui les arrachent
à leurs cultures ? Ils construisent des formes alternatives
en développant des stratégies dignes de Janus
: d'un côté en participant à la mondialisation,
de l'autre en s'appuyant sur des pratiques et des productions
culturelles peu ou pas commercialisables pour maintenir
des solidarités locales. Le territoire devient dès
lors l'objet d'un autre enjeu : à côté
du territoire politique ancien ou renouvelé, se multiplient
des "espaces sociaux", des lieux alternatifs et
rétifs à la définition politique traditionnelle
du territoire. Le local se reconstruit dans la mondialisation
en utilisant ses ressources propres, mais aussi en empruntant,
en détournant ce qui vient d'ailleurs. Les sociétés
ne sont pas arc-boutées sur leur statu quo même
quand ces ressources sont constituées, comme Hélène
Melin le montre dans le Nord-Pas-de-Calais, par un patrimoine
qui rappelle une richesse industrielle passée. La
défense du patrimoine local est instituée
en enjeu régional et passe par des circuits européens
pour atteindre une reconnaissance nationale. C'est également
la position, sur un autre terrain, des pêcheurs étudiés
par Valérie Deldrève, qui "rusent"
sans cesse, à la manière des ouvriers de Michel
de Certeau, entre les réglementations européennes
et les savoirs empiriques accumulés et transmis par
des générations de Boulonnais. Mais, à
la différence des praticiens de la culture ordinaire,
ces pêcheurs sont tout autant stratèges que
tacticiens : ils ont le projet d'être associés
aux décisions de Bruxelles concernant le contrôle
de la ressource halieutique. Malgré les apparences,
comme le dit Judith Hayem en évoquant la lutte contre
le sida en Afrique du sud, le politique a devant lui de
nouvelles perspectives pour peu qu'il accepte de s'intéresser
à ces solidarités nouvelles fondées
sur des héritages encore vivaces.
Une autre forme de ces relations nouvelles entre le local
et le global nous est donnée par le vaste domaine
de l'action des organisations non gouvernementales. On peut
s'interroger, comme le fait Irène Amiel sur les pratiques
des ONG de développement, sur les modèles
idéologiques qui les guident : sont-elles vraiment
en rupture avec la mondialisation comme certains de leurs
discours le prétendent ? Ce monde de "l'humanitaire"
n'est-il pas plutôt porté par une idéologie
de la réparation à travers laquelle les grandes
organisations internationales chercheraient simplement à
limiter les effets dévastateurs de certaines politiques
d'ajustement économique qu'elles imposent par ailleurs
? Ceux-là mêmes qui prétendent corriger
une mondialisation jugée amorale en soutenant des
programmes de développement participent pleinement,
certes peut-être à leur corps défendant,
à la diffusion des modèles culturels ou des
processus décisionnels également venus du
Nord. La mondialisation et les formes les plus connues de
la lutte contre la mondialisation viennent du même
moule ; elles rappellent une autre histoire, plus ancienne
mais qui continue à servir de matrice aux échanges
internationaux : l'opposition, chez les colonisateurs du
19ème siècle, entre ceux qui voulaient mettre
la main sur les richesses de l'Afrique ou de l'Asie, et
ceux dont le colonialisme était mû par un souci
civilisationnel.
Qu'il s'agisse des projets de développement en Afrique
de l'Ouest ou bien des politiques sanitaires soutenues par
l'Organisation Mondiale de la Santé en Afrique du
sud, on voit que les grands principes affirmés par
les instances internationales ont bien du mal à être
traduits efficacement sur le terrain. Même la présence
d'organisations locales ne suffit pas à garantir
l'indépendance des projets de développement.
Bien qu'elles s'en défendent, les ONG locales ont
été largement influencées par les mots
d'ordre et les manières d'envisager les problèmes
qui étaient ceux des bailleurs de fonds. La contradiction
entre les intérêts locaux et ceux des acteurs
de la mondialisation peut-elle être résolue
par des politiques globales d'ajustement ou de soutien au
développement ? Faut-il considérer que les
idéaux humanitaires sont la version moderne de l'idéologie
civilisationnelle de Jules Ferry ?
Pour terminer cette introduction, on peut se demander si
la nouveauté apparente de la mondialisation ne cache
pas une grande difficulté des sciences sociales à
prendre la véritable mesure des changements qui ont
affecté les sociétés non européennes
depuis un siècle ou deux. Autrefois, les sociétés
s'appropriaient par bribes les modèles culturels
importés, mais en les transformant à un rythme
lent (Sahlins, 1980). D'une manière générale,
la prise en compte des influences extérieures qui
contribuent à les transformer est depuis longtemps
une préoccupation des sciences sociales. Chez les
anthropologues, principalement ceux qui étaient attachés
à restituer les sociétés dans leur
historicité, les notions d'emprunt ou de diffusion,
ou le rôle central des migrations dans l'histoire
des peuples ont joué un rôle important dès
le début du 20ème siècle. Présentes
chez Boas et les diffusionnistes, elles ont été
prolongées chez les culturalistes américains
qui ont popularisé la notion d'acculturation, ou
par Leroi-Gourhan, en France, pour suivre l'évolution
des techniques. Concernant les processus de transformation
des sociétés africaines par la colonisation,
dès les années 30 les anthropologues regroupés
dans "l'école de Manchester", autour de
Glucksman, ont insisté sur la nécessité
de penser ces sociétés dans leurs mutations
plutôt que dans les permanences auxquelles les vouaient
les ethnologues. Pour reprendre une formule célèbre,
le mineur africain doit être d'abord considéré
comme mineur, et non comme africain.
Cependant, tout à notre préoccupation de maîtriser
la construction de nos objets, nous évacuons trop
souvent les éléments qui relèvent de
contingences externes, difficiles à identifier sans
des investigations nouvelles et complexes. Les approches
théoriques surplombantes, abstraction structuraliste
ou matérialisme historique, ont longtemps dominé,
reléguant l'essentiel du rapport des sociétés
avec le monde au lien inconscient de la structure ou à
la domination sociale et coloniale. Marquées par
le paradigme de l'opposition binaire - sociétés
traditionnelles contre sociétés modernes ;
dominants contre dominés - ce "raidissement
théoriciste" comme le nomme dans ces pages Laurent
Bazin, ne nous a guère aidé à comprendre
les mutations des sociétés postcoloniales
; il ne nous permet pas non plus de prendre la mesure de
la complexité des transformations des sociétés
contemporaines. En France, singulièrement, les effets
de contexte ont souvent été minorés
dans l'enquête et dans l'analyse.
Comment l'ethnologue ou le sociologue peut-il dorénavant
prendre en compte ces phénomènes dans la construction
de ses objets et dans sa pratique du terrain ? Dans l'introduction
à l'ouvrage collectif qu'il dirige, Roy Dilley (1999)
souligne une dimension rarement mise en avant du travail
de Malinowski dans les îles Trobriand, c'est l'importance
qu'il donne à l'observation des éléments
du "contexte pragmatique" dans lequel s'inscrit
l'objet observé. Pour Malinowski, une situation sociale
ne peut pas être abstraite de son environnement culturel,
social ou matériel. Les meilleurs exemples en sont
donnés dans son dernier ouvrage d'ethnographe, les
Jardins de corail (2002) lorsqu'il décrit les étroites
imbrications entre la géographie, la botanique, l'organisation
sociale et la magie dans l'entretien des jardins où
sont plantés les ignames, bases des échanges
économiques entre villages. Cette notion de contexte
pragmatique, qu'on retrouve sous d'autres formes chez de
nombreux méthodologues de l'observation ethnographique
, est souvent utilisée dans l'anthropologie anglo-saxonne
pour examiner les transformations des sociétés
prises dans la modernisation.
Plus récemment, on retrouve chez des anthropologues
qui ont indifféremment travaillé sur des terrains
proches ou lointains cette même attention pour comprendre
les faits culturels et sociaux en privilégiant leurs
contextes plutôt que les régulations internes.
Ulf Hannerz dans ses travaux récents (1996), insiste
sur la généralisation de la créolisation,
tout en mettant l'accent sur un double phénomène
de métissage et d'asymétrie dans les relations
entre cultures, fondé sur la permanence d'une opposition
entre centre(s) et périphérie(s). Les sociétés
se construisent dans le mouvement qui lie le lieu du quotidien,
les structures politiques de l'État et le "marché"
qui organise les échanges à l'échelle
de la planète. C'est l'optique que prend Thomas Fillitz
pour comparer les politiques linguistiques en Autriche et
la production des artistes africains de Côte d'Ivoire
et du Bénin. Ces derniers construisent des "mondes"
interconnectés au marché mondial de l'art,
à des traditions africaines qu'ils réinventent
pour se distinguer de l'imaginaire néo-colonial de
la culture traditionnelle, aux courants artistiques contemporains.
Ils voyagent entre l'Afrique et l'Euro-pe et les États-Unis.
Dans ces "mondes", la compétence principale
est de savoir manier la diversité. Ils souhaitent
ne plus apparaître comme artistes africains mais comme
des artistes nés en Afrique. Cette revendication
insistante à rejeter l'asymétrie entre l'art
occidental réputé universel et un art africain
réputé associé à une aire culturelle
particulière vient bien du fait que la mondialisation
de l'art est un processus inégalitaire qui reste
influencé par une idéologie de la domination.
Les artistes sont peut-être simplement "moins
inégalitaires" que d'autres parce que leur statut
leur permet un meilleur accès à l'espace public.
On peut se demander si la fragmentation du monde en divers
pôles qu'évoque Appadurai, la déterritorialisation
qui verrait apparaître les Etats au bénéfice
d'autres organisations, médias, entreprises, ONG,
ne fonctionne pas comme un leurre : certes les artistes,
les migrants, les touristes, les hommes d'affaires, auxquels
on pourrait ajouter les militants, construisent peut-être
un monde où les frontières politiques s'effaceront,
mais les inégalités sociales, les processus
de domination économique, l'imposition de modèles
culturels ne disparaissent pas pour autant.
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