Cahiers Lillois d'Économie et de Sociologie
Revue nationale à comité de lecture publiée par la Faculté des Sciences Économiques et Sociales de l'Université de Lille 1

 
 
Bernard CONVERT
Présentation

Depuis les années 1970-1980, de multiples courants proposent de "penser autrement" l'économie. Aux États-Unis, qui sont le premier foyer d'innovation, les initiatives les plus fructueuses sont venues de la sociologie. On doit les travaux les plus importants en la matière aux représentants de la sociologie structurale fondée sur l'analyse des réseaux, en particulier à "l'école de Harvard" née autour de Harrison White à la fin des années 60. Les membres de cette école ont été les premiers à investir, avec les concepts et les méthodes de la sociologie des réseaux, des objets traditionnellement réservés aux économistes. Harrison White lui-même a poursuivi pendant une vingtaine d'années des travaux sur la structure des marchés. Ses élèves Mark Granovetter et Michael Schwartz ont entrepris ou dirigé des travaux sur le marché du travail, sur la structure du capitalisme américain, sur la construction sociale de secteurs d'activités économiques. D'autres spécialistes de la sociologie des réseaux ont proposé des études sur des thèmes comme les effets du capital social à différents niveaux de l'économie, ou le fonctionnement social de la Bourse et ses effets sur la volatilité des prix. Parallèlement, le courant néo-institutionnaliste en sociologie des organisations a également investi le domaine, principalement sous l'angle des stratégies d'entreprises et des relations entre institutions économiques. Enfin, des sociologues appartenant à des courants de sociologie historique ou mettant en œuvre des approches ethnologiques ou culturelles ont pris pour objet le fonctionnement de la Bourse ou l'usage de l'argent. L'ensemble de ces travaux définissent un nouveau sous-champ disciplinaire, qui s'est constitué au prix d'un travail académique propre de définition et de labellisation, la "(new) economic sociology".
En France, le renouveau de la sociologie économique a été plus tardif. Il est vrai que le terrain était largement occupé par de puissants mouvements hétérodoxes en économie (l'école dite de la régulation, l'économie des conventions, le Mouvement Anti-Utilitariste en Sciences Sociales, l'analyse "sociétale"…), qui, à partir des mêmes années 1970-80, ont proposé un élargissement ou une refonte du paradigme économique, qui supposaient un rapprochement avec d'autres sciences sociales, sociologie, anthropologie ou histoire. Mais depuis quelques années, les travaux de sociologie économique stricto sensu se multiplient en France, relevant de traditions théoriques souvent très différentes. A partir des années 1985, Pierre Bourdieu et son école ont conduit des études empiriques complètes (sur le marché de la maison individuelle, puis le marché de l'édition ) avec le dessein explicite de produire une critique en acte de l'économie. Ces études ont débouché sur des propositions théoriques qui se veulent fondatrices d'une nouvelle articulation entre économie et sociologie Au début des années 1990, s'est également développé, en France (et simultanément au Québec) un courant d'analyse (et de promotion) de formes alternatives d'économie (solidaire, plurielle, etc.), qui va de pair avec une ambition de repenser le rapport entre social et économie. Plus récemment d'autres auteurs et d'autres courants sont apparus parmi lesquels nous citerons deux auteurs présents dans ce recueil : Philippe Steiner, qui après avoir beaucoup contribué à la connaissance de l'histoire de la sociologie économique , s'engage depuis quelques années dans des recherches empiriques dans ce domaine, et Emmanuel Lazega, qui contribue à promouvoir une sociologie économique originale d'inspiration structurale jusque là absente du paysage francophone.
L'ensemble de ces courants dessinent une géographie très variée de positions théoriques et de démarches méthodologiques. Les auteurs réunis ici traduisent cette diversité. Les textes présentés ont pour la plupart donné lieu à une première communication lors du colloque organisé par le CLERSÉ (Centre lillois d'études et de recherches sociologiques et économiques, Université de Lille 1) sur le thème "L'organisation sociale de l'économie" en juin 2001. Nous avons retenu ceux de ces textes qui avaient en commun de proposer une mise en perspective critique de la notion de marché.
Dans l'article programmatique qui ouvre ce recueil, François Eymard-Duvernay esquisse cet espace de positions théoriques, avant d'y prendre lui-même position. Il se propose de réagir au "réductionnisme" qu'entraîne selon lui l'extension du modèle du choix rationnel, en mettant en avant un programme théorique qui se distingue à la fois de la stratégie de critique radicale du modèle, qui se couperait définitivement de l'économie, et de la stratégie dite d'"encastrement" de l'économie dans le social qu'opère la sociologie économique actuelle. Tout en se félicitant de voir fleurir les travaux de sociologie économique, Eymard-Duvernay avertit du risque que peut présenter l'idée d'"encastrement", celui de ne produire qu'une "sociologie du social". "Le marché, dit-il n'est (…) pas "encastré" dans la société : la société marchande est concurrente d'autres formes de sociétés". Du coup, plutôt qu'encastrer la théorie économique dans d'autres sciences sociales, il propose le mouvement symétrique consistant à encastrer le social dans une théorie économique renouvelée. Et il se donne comme programme théorique celui de "déplier" le modèle économique que la théorie du choix rationnel réduit à ses yeux trop drastiquement, en faisant valoir trois niveaux d'analyse de la coopération : le niveau de la coordination, le niveau des valeurs et le niveau de la justice. Dans une telle stratégie de recherche, la théorie économique du marché a bien sa place mais le marché n'est plus qu'une parmi d'autres des formes de coopération dont il s'agit de rendre compte. À noter que la description de ces formes de coordination va de pair avec la prospection de leur dimension politique. C'est aussi avec la racine politique de l'économie qu'Eymard-Duvernay, par sa démarche, propose de renouer.
Philippe Steiner, connu pour ses travaux d'histoire de la pensée économique et sociologique, et en particulier d'histoire de la sociologie économique, aborde ici en sociologue économiste un objet que l'ensemble des législations s'accordent à voir exclu de la commercialisation : les parties du corps humain prélevées dans un but thérapeutique. Le thème fait écho aux travaux bien connus de Viviana Zelizer, aux USA, qui a longtemps travaillé sur la marchandisation d'objets à forte valeur symbolique (histoire de l'assurance-vie, marché aux bébés... ). Les organes (à l'exclusion paradoxale du sang pour transfusion) ne sont dans aucun pays des biens marchands. Pourquoi donc n'y a-t-il pas de marché des organes se demande l'auteur, alors même que certains économistes et juristes ont fait valoir les avantages, notamment face à la "pénurie", qu'il y aurait à voir se développer sinon un spot market (i.e. une rencontre directe des offreurs et des demandeurs), du moins un marché à terme régulé par l'État ? Philippe Steiner montre que le don d'organes doit une partie de ses propriétés au fait qu'il relève d'un "choix tragique", c'est-à-dire d'un problème "d'allocation d'une ressource dont la quantité n'est pas suffisante pour satisfaire ceux qui en ont besoin, alors même qu'il y va de leur vie".
Si Philippe Steiner interroge le marché via l'étude d'une pratique de don, Pascal Ughetto l'interroge à partir de la question du "retour" du service. Le thème est déjà classique, mais il est traité ici avec une grande clarté. Historiquement, le marché s'est construit contre les formes de relations sociales caractéristiques des sociétés pré-modernes, dans lesquelles un individu était au service d'un autre. Aussi, que se passe-t-il quand, dans une société de marché, l'économie de service prend une place grandissante ? Si la transaction se déroule désormais dans un cadre marchand, et non plus dans celui d'une dépendance politique, certains traits de la relation moderne de service rappellent ceux de la relation pré-moderne : on assiste notamment à un certain retour de la production pour autrui, et à des liens d'engagement. Ughetto voit dans cette configuration, une illustration de l'analyse de Chamberlin de la "concurrence imparfaite". Pour Chamberlin, la réalité de la concurrence n'est pas l'homogénéisation et la mise en équivalence, mais bien au contraire l'effort des producteurs pour empêcher que leur produit ne soit mis en équivalence avec d'autres, l'effort pour se rendre irremplaçables aux yeux du client. On observe le même effort dans la relation moderne de service, non pas par l'introduction de "fausses particularités", mais par la mise en place d'une relation particulière de confiance entre un "professionnel" et un client, relation bien décrite notamment par Goffman, et par la tradition de la sociologie des professions, qui constituent les autres références de cet article.
La mise en perspective que propose Johan Heilbron, est celle de l'histoire à long terme, fondée sur une documentation bibliographique et statistique très vaste et d'origine diverse (allemande, américaine, anglaise, française, néerlandaise), dans la tradition de Norbert Elias. Dans ce texte qui porte sur les marchés financiers, Heilbron se propose d'inscrire les épisodes récents de développement de ces marchés dans leur histoire, telle qu'elle débute au XVIIe siècle, à l'époque où commencent à s'échanger les emprunts long-terme que certains États (La République hollandaise d'abord, l'Angleterre ensuite) émettent notamment pour financer en continu leurs dépenses militaires. C'est aussi par les concepts utilisés que cet article s'inspire de la sociologie d'Elias. On y voit comment le "cours des actions", résultat d'un "processus aveugle", sans but, ni projet, peut être décrit comme fonction de la "figuration sociale" comprenant tous les agents impliqués, depuis les institutions qui émettent les titres, jusqu'aux investisseurs qui les achètent et les vendent, en passant par les médiateurs traders, courtiers, analystes, conseillers. C'est finalement l'histoire sur long terme de cette figuration sociale, et ses grandes étapes, qui est ici proposée.
Le texte d'Emmanuel Lazega et Lise Mounier commence par cette belle phrase : "Le monde des affaires a toujours fait ce qui était en son pouvoir pour participer aux décisions politiques et administratives qui touchent à ses marchés." L'action de régulation par laquelle les entrepreneurs agissent pour façonner leurs marchés est l'objet d'études portant soit sur les aspects formels, légaux, exogènes de la régulation, soit sur l'autorégulation par les relations interentreprises et les mécanismes informels et endogènes de règlements de conflits. En prenant comme objet le Tribunal de Commerce de Paris (TCP), Lazega et Mounier examinent un cas de ce qu'ils appellent la "régulation conjointe" du marché. Dans un tel tribunal, les juges sont à la fois des tierces parties officielles qui appliquent les règles, mais aussi des "leviers de surveillance et d'influence" non officiels, représentant leur secteur d'origine et ses intérêts. Dans cet article, qui est une étape d'une enquête de grande envergure, les auteurs montrent comment le secteur de la banque, qui a des intérêts particuliers pour des contentieux réglés au TCP, qui concernent souvent des recouvrements de créances, est sur-représenté parmi les juges consulaires, mais que pour autant cette sur-représentation ne signifie peut-être pas une influence réelle. L'analyse structurale du réseau de conseil au sein des juges du tribunal, montre que ce ne sont pas les juges issus des milieux financiers qui sont les plus "influents".
Bien que portant sur un objet très différent - les grandes familles du patronat marseillais du début du XXe siècle -, on trouve dans le texte de Pierre-Paul Zalio, la même préoccupation de faire apparaître les processus sociaux qui permettent aux entrepreneurs d'organiser leur propre milieu, et de mettre en place des mécanismes d'intégration sociale s'articulant à des mécanismes de concurrence économique pour façonner leurs marchés. L'analyse de réseau est ici mise au service d'un cadre d'analyse que l'auteur nomme, à la suite d'Elias, "configurationnel".
Marie-France Garcia-Parpet montre en prenant pour objet les biens de prescription œnologique, autrement dit les "Guides du vin", comment ces intermédiaires du marché exercent une influence sur les prix et les produits. Inspiré de la critique sociale du goût de Pierre Bourdieu, cet article montre comment le développement de ces prescriptions est lié à celui du style de vie de nouvelles classes moyennes, qui manquent des catégories pertinentes pour distinguer les qualités des vins et qui sont contraintes de déléguer à des prescripteurs le soin de leur désigner ce qui est digne d'être bu. Elle montre comment l'ensemble de ces Guides constitue un espace différencié, en matière tout à la fois de produits prescrits, de composition des prescripteurs et des principes de la prescription (qui peut être fondée sur le charisme d'un seul ou un jugement collégial d'experts sélectionnés). L'auteure fait également apparaître l'émergence de luttes de classement, derrière lesquels se profilent des intérêts économiques, avec de nouvelles catégories de classement, portés notamment par les guides anglo-saxons, en concurrence avec des catégories plus traditionnelles fondées sur la "culture de terroir".
Florence Jany-Catrice propose sur l'exemple du secteur de l'hôtellerie-restauration une analyse critique d'économie du travail. Pour expliquer les écarts entre les États-Unis et la France en terme de volume d'emplois créés par le secteur de l'hôtellerie-restauration, elle commence par faire le tour des variables traditionnellement prises en compte par l'économie : durée de travail, volume de consommation, productivité du travail, qualité du service, coût du travail. Mais là où l'économie traditionnelle s'arrête, elle se propose de continuer : "ici s'arrêtent souvent le travail et les constatations des économistes, reléguant à d'autres disciplines les questions qui continuent de nous intéresser". Elle finira par mettre en évidence les raisons qui aux États-Unis, conduisent certains segments de la population (notamment les femmes et les très jeunes) à accepter une faible rémunération et protection sociale. Pour cela, elle montre que l'analyse ne peut être complète sans faire intervenir des facteurs comme les réglementations, notamment fiscales, les formes de la concurrence, les organisations du travail, la disponibilité de certains segments de main-d'œuvre elle-même produit des formes de relations familiales.
L'approche de Frédéric Marty participe d'un renouveau de l'institutionnalisme en économie. Elle vise à montrer, à partir de l'étude de deux périodes de la production-distribution d'électricité en France (une première phase, après-guerre, inspirée par la théorie du rendement social de Maurice Allais, une deuxième phase, dans les années 80, marquée par l'introduction de dispositifs rendant possible la concurrence sur des marchés longtemps caractérisés par le monopole), comment des conventions de réglementation inspirés de théories économiques, construisent et structurent l'activité. Marty indique comment les prescriptions issues de modèles économiques formatent l'économie réelle, mais sans jamais éviter complètement les actions non prévues, les recherches d'opportunités de profit.
Enfin, Frédéric Lebaron poursuit son entreprise de sociologie de l'économie, ici avec un texte sur l'internationalisation de la science économique. "Peut-on parler d'un champ mondial de la science économique ?", demande-t-il. En utilisant des résultats d'enquêtes sur l'enseignement de l'économie, sur les critères d'évaluation scientifique, sur les carrières, il confirme un mouvement de normalisation professionnelle ayant pour foyer les grandes universités aux États-Unis. Mais ce mouvement d'unification est contrarié par la persistance de sous-champs, notamment à dimension nationale, qui présentent une certaine autonomie. Enfin l'examen des lauréats du "Nobel" d'économie, et de l'évolution de leurs caractéristiques sur 30 ans montre une transformation de la définition dominante de l'excellence scientifique en économie qui va de pair avec une accentuation de la domination américaine.
Même si tous les courants de la sociologie économique et de l'économie "élargie" ne sont pas représentés, nous espérons que ce recueil sera utile à la connaissance des entreprises diverses, qu'elles émanent de sociologues ou d'économistes, qui se proposent d'analyser la réalité économique en se démarquant de l'économie traditionnelle. Schumpeter parlait à propos des relations entre sociologie et économie d'une "ignorance réciproque". La nécessaire fermeture disciplinaire a fait que, longtemps, les deux disciplines ont fonctionné comme mondes académiques radicalement séparés et s'ignorant mutuellement. L'ensemble des travaux réunis dans de ce recueil traduira, nous l'espérons, l'excellence et la diversité des recherches qui, en France, s'efforcent, en repensant le marché, de reconstruire le lien entre les deux disciplines.

 

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Dernière mise à jour, septembre 2010.