Cahiers Lillois d'Économie et de Sociologie
Revue nationale à comité de lecture publiée par la Faculté des Sciences Économiques et Sociales de l'Université de Lille 1

 
 
Abdelillah HAMDOUCH
Présentation

Ce numéro des Cahiers Lillois d’Economie et Sociologie intitulé « L’Économie industrielle en mutation » s’inscrit dans l’esprit des « mises au point » qui jalonnent périodiquement l’évolution de cette discipline Cependant, à la différence des grands recueils de contribu-tions publiés depuis le milieu des années 1980, il ne prétend pas à l’exhaustivité des théories et des questions abordées en Économie industrielle. Il a été conçu seulement dans le but de souligner certains axes importants du nécessaire renouvellement de la réflexion dans ce domaine face aux changements structurels en cours qui affectent autant les firmes que les dynamiques de marché.
Le volume s’organise autour de l’idée centrale suivante : la mutation profonde des structures et des stratégies industrielles – induite par le rythme rapide des changements technologiques et la redéfinition de l'espace d'interaction concurrentielle des firmes – à laquelle nous assistons depuis une trentaine d’années invite à un renouvellement de la réflexion sur les dynamiques industrielles contemporaines et, partant, à une reconsidération des outils conceptuels et des schémas analytiques traditionnels de l’Économie industrielle (y compris dans certains de ses développements récents).
Les onze articles qui composent cet ouvrage tentent ainsi d’éclairer des facettes importantes des mutations actuelles au niveau des « réalités » industrielles observables et des approches théoriques susceptibles d’en rendre compte de manière pertinente. Bien que comportant chacun à la fois un contenu théorique et des dimensions plus empiriques, les différents articles peuvent cependant être regroupés en deux grands ensembles selon l’orientation principale donnée au papier. Les six premières contributions se focalisent sur l’analyse des formes et des composantes des transformations majeures qui affectent les structures des firmes et des industries dans un cadre de redéfinition des déterminants spatiaux, organisationnels et concurrentiels des activités industrielles et de services au sein du capitalisme contemporain. Les cinq autres contributions tentent, quant à elles, de rendre compte des principales approches théoriques susceptibles de fournir un cadre d’analyse des mutations industrielles observables.
La brève présentation qui suit met en perspective chacun de ces deux sous-ensembles de contributions.

I- DE NOUVELLES DIMENSIONS DE L’ORGANISATION ET DE LA DYNAMIQUE
INDUSTRIELLES


De manière schématique, la mutation des structures et stratégies industrielles au sein du capitalisme contemporain peut être repérée à cinq niveaux principaux :
1) la « montée » des services et de l'immatériel qui, non seulement souligne la place décisive que prennent la production et l'échange de connaissances dans l'organisation des firmes et la dynamique industrielle et concurrentielle, mais se traduit aussi par une mutation profonde des structures productives, notamment au travers d'une imbrication croissante des activités industrielles et de services ;
2) le rôle désormais décisif des processus de R&D et d’innovation dans l'orientation des processus concurrentiels et la structuration des marchés, qui se manifeste par l'émergence à la fois de nouveaux secteurs d'activités et de nouvelles formes d'organisation industrielle ;
3) la redéfinition de l’espace pertinent de localisation et d’organisation des activités des firmes (y compris en matière de R&D), avec notamment une interaction croissante entre les dynamiques spatiales nationales et régionales et les logiques d’intégration économique et de globalisation ;
4) la reconfiguration du jeu concurrentiel, qui à la fois s'élargit aux interactions hors marché, s'inscrit dans un espace géographique de plus en plus ouvert et se structure de manière croissante sous forme de luttes-coopérations intra et inter-coalitions de firmes rivales ou complémentaires ;
5) la redéfinition des frontières et des modes de gouvernance des firmes, dont les déterminants deviennent à la fois multidimensionnels (technologiques, institutionnels, financiers et géographiques) et évolutifs.
Avec des angles d’analyse et des objets thématiques variés, chacun des six premiers articles offre un éclairage partiel ou plus global de ces différentes tendances.
L’article de Didier Lebert et Carlo Vercellone propose une lecture à la fois théorique et historique de la place centrale de la connaissance et de l’immatériel dans la recomposition des dynamiques spatiales et temporelles caractérisant le capitalisme dans son évolution actuelle. La thèse proposée s’appuie sur l’idée que le rôle de la connaissance dans la dynamique de la croissance et du progrès technique n’est pas une caractéristique nouvelle du capitalisme. Selon D. Lebert et C. Vercellone, depuis la première révolution industrielle et tout au long de l’évolution du capita¬lisme au cours des XIXe et XXe siècles, ce rôle a toujours été central. En revanche, la phase actuelle de structuration et d’évolution du capitalisme fait apparaître de nouvelles formes institutionnelles caractéristiques de l’organisation de l’économie du savoir et de l’immatériel, fondant ainsi les bases d’un « capitalisme cognitif » qui se substituerait progressivement, depuis la crise du fordisme, à la logique du capitalisme industriel.
Situant l’analyse dans un cadre temporel restreint aux évolutions récentes et en cours, l’article d’Abdelillah Hamdouch et d’Esther Samuelides offre un éclairage complémentaire de la problématique de la contribution précédente. Il tente de montrer comment les nouvelles technologies, le développement structurel d’une économie de services et l’émergence de nouveaux marchés placent l’innovation au cœur des dynamiques industrielles et concurrentielles contemporaines. L’article se focalise tout particulièrement sur l’impact de l’incertitude dans l’élaboration des modèles d’engagement stratégique des firmes dans des activités d’innovation et au niveau de l’adoption de nouvelles technologies. Il montre ainsi comment les firmes confrontées à un degré croissant d’incertitude combinent innovations technologiques et innovations de services afin de définir leur insertion au sein de la dynamique concurrentielle qui caractérise les secteurs et marchés liés aux nouvelles technologies. Il s’agit en particulier des activités liées à l’essor des technologies de l’information et de la communication, à l’électronique et aux biotechnologies.
Si l’innovation joue un rôle désormais central dans les dynamiques organisationnelles et stratégiques des firmes, elle a également un impact décisif sur la compétitivité des nations et des régions, notamment en raison des effets structurants au plan spatial de la localisation des activités de R&D. Se fondant sur une analyse approfondie de la localisation régionale des activités de R&D en France au cours des années 1990, l’article de Maurice Catin montre comment deux grandes logiques de concentration de ces activités ont caractérisé le développement technologique des régions. La première logique correspond à une évolution de type « décroissance relative–diversification » de la haute technologie vers des technologies faibles ou moyennes. Elle caractérise tout particulièrement l’évolution technologique de l’Île-de-France au cours de cette période. Par contraste, la logique de « croissance–spécialisation » reflète l’évolution de la région de « second rang » qu’est Rhône-Alpes vers la haute technologie. De manière plus systématique, l’article montre comment des phénomènes de polarisation régionale des activités de R&D selon leur intensité technologique se produisent et génèrent des effets différenciés en termes de diffusion des connaissances et de proximité spatiale en fonction de la nature plus ou moins codifiée des connaissances et de leur ancrage sectoriel plus ou moins marqué.
Sur un plan plus général, la question de la localisation/délocalisation/relocalisation des activités industrielles et de services dans un cadre de mondialisation et de constitution d’espaces économiques intégrés constitue l’un des traits majeurs des mutations industrielles en cours. Elle présente un enjeu crucial pour les firmes, mais aussi pour les nations et les régions bénéficiaires ou perdantes, notamment en termes d’emplois, d’inégalités de revenus et de développement d’un tissu économique compétitif face à la concurrence internationale. L’article proposé par Hadjila Krifa-Schneider tente précisément de cerner les bases théoriques et de retracer les grandes tendances des mouvements de recomposition spatiale de la localisation des activités des entreprises, notamment des firmes multinationales (FMN). L’article se fonde sur l’analyse des flux d’investissements directs à l’étranger (IDE) afin de fonder l’hypothèse selon laquelle l’impact de l’IDE sur l’emploi dépend principalement des stratégies des FMN resituées dans le contexte de leur environnement sectoriel.
Parallèlement aux phénomènes de concentration spatiale des activités, un autre trait fondamental des mutations en cours concerne le vaste mouvement actuel de concentration, industrielle et financière cette fois-ci, de la plupart des grands secteurs industriels et de services à l’échelle internationale. La question posée ici est celle de l’évolution des formes de propriété et de contrôle du capital des entreprises et, incidemment, des transformations portant sur la nature et la « localisation » du pouvoir de décision au sein des grandes entreprises concernées par le mouvement continu de fusions et acquisitions amorcé depuis les années 1990. L’article de Med Kechidi, qui étudie minutieusement ces phénomènes et leurs causes, met en évidence la montée d’une logique de « financiarisation » des concentrations au sein de laquelle les investisseurs institutionnels internationaux (notamment les fonds de pension et les fonds d’investissement) jouent un rôle central.
Cependant, quelle qu’en soit la logique sous-jacente (financière ou industrielle), les rapprochements entre firmes ne se limitent pas à des opérations de concentration capitalistique. En effet, parallèlement au développement des F&A, les firmes ont également déployé des stratégies de formation d’alliances, de partenariats et de réseaux extrêmement denses et diversifiés. L’article de Marc-Hubert Depret et d’Abdelillah Hamdouch montre ainsi comment ces stratégies « coopératives » se combinent aux F&A pour fonder une logique plus globale de « coalitions » au sein d’un jeu concurrentiel qui devient de plus en plus « collectif » et intertemporel. Dans ce cadre, les relations coopératives apparaissent tout aussi fondamentales que les F&A dans un contexte de changements technologiques et institutionnels (déréglementation, libéralisation, privatisation) rapides et profonds. Ces changements se traduisent à la fois par une diversification des sources d’incertitude et une interdépendance croissante entre les compétences de firmes à la fois spécialisées et étroitement complémentaires. La logique de rapprochement capitalistique et coopératif entre firmes, qui caractérise tout particulièrement les secteurs où l’innovation joue un rôle central, se traduit alors par la mise en œuvre de stratégies de préemption très en amont des marchés des partenaires cruciaux pour former les coalitions et les réseaux les plus puissants.

II- EN QUÊTE DE THÉORIES

Cette économie industrielle en mutation rapide dessine ainsi de nouvelles « règles du jeu » concurrentiel et de nouveaux modes d'organisation industrielle qui invitent à s'interroger sur la portée de certains concepts ou outils d'analyse traditionnels de l'Économie industrielle, et, parallèlement, à réfléchir à de nouvelles conceptualisations, plus en phase avec les changements structurels et stratégiques observables.
Des notions telles que celles de marché pertinent, de barrières à l’entrée et à la mobilité, de domination et de concurrence elle-même nécessitent d’être réexaminées avec soin pour tenir compte du caractère désormais intertemporel et fondamentalement évolutif des déterminants des structures des marchés et des stratégies des firmes. En particulier, la rapidité des changements technologiques et la nature transversale de la plupart des nouvelles technologies relativisent généralement l’intensité et la durabilité des barrières à l’entrée et à la mobilité et des positions de domination, « brouillent » souvent les frontières des secteurs et des marchés et, par-dessus tout, induisent un jeu concurrentiel particulièrement dynamique.
De fait, les nouvelles dynamiques technologiques, organisationnelles et concurrentielles constitutives de cette économie industrielle en mutation soulignent la complexité des formes d’interaction entre agents dans des environnements incertains et en évolution rapide. En effet, si ces interactions et multiples formes de collaboration sont productrices d'apprentissages croisés décisifs, elles posent généralement aussi de redoutables problèmes de coordination dont les approches habituelles de la firme et des relations interfirmes ont du mal à rendre compte.
Plus généralement, en dépit d’apports théoriques ou empiriques parfois significatifs au cours des années récentes, toute une série de dimensions qui apparaissent désormais décisives pour les stratégies des firmes et l’évolution des industries et des marchés dans un cadre de globalisation et de changements technologiques rapides et profonds n’ont pour l’instant pas fait l’objet d’un raccordement suffisant ou satisfaisant aux principales problématiques théoriques de l’Économie industrielle. Il s’agit en particulier des questions ayant trait à la structuration spatiale et inter-spatiale des activités, à l’organisation et aux modes de « gouvernement » des entreprises et, enfin, aux modalités d’interaction entre les firmes dans un contexte dynamique. L’économie industrielle en mutation appelle de fait une mutation de l’Économie industrielle en tant que discipline s’attachant à étudier conjointement les structures et le fonctionnement des industries et des marchés, et l’organisation et le comportement des firmes.
Les cinq articles qui composent le second sous-ensemble de contributions à ce volume tentent de pointer les apports théoriques les plus marquants de ces quinze ou vingt der-nières années, tout en en soulignant les limites et en suggérant certains axes de dépassement ou d’approfondissement.
L’article de Claire Pignol propose une mise en perspective des apports et limites de la « Nouvelle Économie Industrielle ». Il s’agit des nombreux travaux théoriques développés à partir des années 1970 qui s’attachent à analyser les situations de concurrence imparfaite sur les marchés en mobilisant les outils de la théorie des jeux non coopératifs. Ces travaux ont permis de reformuler dans un cadre unifié les modèles de Robinson et de Chamberlin remontant aux années 1930, mais l’essentiel des développements récents se sont faits dans la lignée de modèles « canoniques » encore plus anciens : ceux de Bertrand et de Cournot. L’analyse est donc centrée sur les interactions stratégiques en situation de concurrence oligopolistique. C. Pignol souligne les difficultés inhérentes à ces modèles (notamment au niveau de la définition des « règles du jeu » spécifiant la configuration d’interaction stratégique) et montre que, si des progrès ont été accomplis au plan analytique, la question économique fondamentale de la coordination des agents par les prix reste largement problématique. Au total, en dépit de la place dominante qu’elle occupe aujourd’hui en économie industrielle au sein du monde académique, cette approche reste confinée dans un cadre essentiellement statique (y compris dans les configurations de jeux répétés) qui ne permet pas d’intégrer de manière satisfaisante le caractère fondamentalement dynamique et incertain des processus concurrentiels caractérisant les marchés actuels.
Un autre corpus important de théorisation des processus de concurrence ayant pour ambition de fournir de nouveaux fondements aux politiques antitrust s’est également constitué à partir des années 1970 autour de l’« École de Chicago ». Cette approche assimile la concurrence à un processus de « sélection naturelle » (c’est-à-dire par l’efficience) dans un environnement évolutif imposant aux firmes de s’adapter sous peine de s’affaiblir ou de disparaître. C’est ce courant « activiste » que Béatrice Dumont analyse avec minutie dans son article. Elle y passe en revue les principaux principes fondateurs de cette approche et en évalue les limites à la lumière d’une série d’exemples d’affaires antitrust ayant impliqué des grandes firmes américaines ou européennes. Elle montre en particulier que, si ce courant a largement influencé l’évolution des pratiques de l’antitrust américain, l’adoption des principes préconisés (nouvelle manière de délimiter les « marchés pertinents », concept de « marché d’innovation », notion de « position dominante précoce », etc.) ne débouche sur aucune conclusion générale quant à l’évaluation des effets pro ou anti-concurrentiels des concentrations et des stratégies technologiques des firmes sur les marchés où la R&D et l’innovation jouent un rôle clé. En réalité, comme le montre B. Dumont, cette indétermination au niveau des principes mène à des approches « au coup par coup » de la part des autorités antitrust au gré des affaires qu’elles ont à juger, avec toutes les conséquences en termes d’arbitraire et de possible incohérence temporelle des décisions que cette approche « pragmatique » peut induire.
L’article de Bernard Paulré traite des apports importants de l’évolutionnisme contemporain à l’analyse du changement technique et de l’innovation. En particulier, ces approches ont permis des progrès décisifs dans la compréhension à la fois des processus initiant et structurant les changements technologiques et de la manière dont les activités d’innovation impactent la direction et les effets du changement technique selon les « trajectoires » technologiques suivies. L’analyse porte sur l’évolution de la structure productive d’un secteur et des firmes qu’il regroupe. Ici aussi, les mécanismes de sélection (à côté des processus d’apprentissage) jouent un rôle essentiel, mais avec des conceptions et des implications différenciées de ces mécanismes. En ordonnant les différentes approches évolutionnistes en fonction d’une série de critères fondamentaux, B. Paulré identifie trois grands « pôles » dans l’évolutionnisme contemporain : le « pôle sélectionniste » (initié notamment par Nelson et Winter), le « pôle structuraliste » (Dosi, Freeman, Lundvall, etc.) et le « pôle de la rétroaction positive et des structures émergentes » (Arthur, David, Katz et Shapiro, etc.). Chacun de ces pôles a sa logique propre mais, loin d’être imperméables entre elles, les différentes approches entretiennent des liens parfois importants. Au total, l’article de B. Paulré brosse un tableau fouillé des principes et mécanismes évolutionnaires fondant les dynamiques de changement technologique. Il offre ainsi au lecteur une grille d’analyse particulièrement utile pour saisir la complexité des processus à l’œuvre dans les évolutions contemporaines de secteurs majeurs examinés dans certaines des contributions de ce volume (biotechnologies, NTIC, etc.).
Les deux dernières contributions de ce numéro sont consacrées aux théories de la firme et de l’organisation, mais avec des problématiques et des finalités spécifiques. L’article de Christian Palloix propose une reconstruction de la théorie de la firme (et de son organisation) en mobilisant les apports du « vieil institutionnalisme » (celui de Veblen et Commons, notamment) et l’analyse structuraliste du système industriel. Il y défend l’idée que la firme ne peut être comprise qu’au travers du prisme de « la construction sociale du marché ». C’est cette construction qui définit les modes de coordination des firmes et les structures de gouvernance qui les caractérisent. Sur la base d’une typologie de ces mécanismes et de leurs « fonctions attendues », Ch. Palloix propose alors, au confluent d’apports théoriques issus aussi bien des sciences de gestion (théorie des organisations, approches historiques « à la Chandler », etc.) que des sciences économiques, une conceptualisation de la firme à la fois comme arrangement institutionnel et comme arrangement organisationnel. Au total, comme le soutient l’auteur, c’est le « triangle marché-firme-organisation » qui conditionne la progression vers une théorie « fondée » de la firme et de ses modes d’organisation.
L’article proposé par Frédéric Héran souligne lui aussi la nécessité de prendre en compte les apports respectifs de la gestion et de l’économie si l’on souhaite aller vers une meilleure compréhension de l’organisation des firmes et des relations interfirmes. F. Héran se positionne cependant sur une problématique sensiblement différente de celle de l’article précédent. Ici, l’auteur défend l’idée que l’analyse de la firme et des relations interfirmes nécessite une théorie de la production et une théorie de l’organisation plus substantielles. Dans ce cadre, la thèse avancée est que c’est l’émergence depuis le milieu des années 1970 d’un nouveau mode d’organisation centré sur les processus de production (qui tend à se substituer au mode d’organisation fonctionnelle apparu au début du XXe siècle) qui induit un changement radical dans l’organisation interne des firmes expliquant en partie les transformations actuelles des relations interfirmes. Pourtant, selon F. Héran, les fondements d’une telle théorie peuvent être trouvés chez les auteurs classiques de l’organisation productive même s’ils restent relativement méconnus. En mobilisant ces apports, l’auteur montre alors comment ils permettent de rendre compte des changements organisationnels actuels et, par suite, d’éclairer l’évolution des relations interfirmes telle qu’on peut l’observer aujourd’hui (organisation en réseau, relations centrées sur les compétences, etc.).
Au total, si ces différents apports théoriques permettent de progresser vers une meilleure représentation des dynamiques technologiques, organisationnelles, spatiales et concurrentielles au cœur des mutations industrielles en cours, beaucoup reste encore à faire. Pour pouvoir refléter correctement des réalités industrielles inédites, complexes et mouvantes, l’Économie industrielle nous semble ainsi devoir inscrire ses outils analytiques et ses modèles dans une perspective explicitement dynamique, en accordant une place centrale à la fois aux processus d’émergence et de diffusion des connaissances, des technologies et des compétences, et à la nature complexe et évolutive des modes d’interaction et de coordination entre des partenaires privés et institutionnels variés, sur les marchés et hors marché.
L’Économie industrielle est ainsi condamnée à rester « en chantier » pendant sans doute de nombreuses années encore et à susciter de nouveaux efforts de recherche de manière continue. Face à des réalités sans cesse changeantes, il semble même difficile de concevoir une évolution de la discipline vers des concepts, des modèles et des « faits stylisés » relativement stables. La « vieille dame » est ainsi appelée à se régénérer en permanence si elle veut continuer d’occuper la place particulière qu’elle tient dans les sciences économiques depuis son émergence dans les années 1880 et son « officialisation » à la fin des années 1930 : celle d’une discipline tournée vers l’analyse des phénomènes industriels, technologiques et concurrentiels « réels » et non pas centrée sur la théorisation de situations hypothétiques ou abstraites. Ce n’est également qu’à ce prix que les économistes industriels pourront continuer de faire « œuvre utile » en offrant aux décideurs publics et privés des analyses robustes des situations complexes qu’ils cherchent à démêler.

 

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Dernière mise à jour, septembre 2010.