Cahiers Lillois d'Économie et de Sociologie
Revue nationale à comité de lecture publiée par la Faculté des Sciences Économiques et Sociales de l'Université de Lille 1

 
 
Nicolas POSTEL et Richard SOBEL
Introduction

Dans La Condition de l’Homme Moderne, Hannah Arendt oppose trois figures de l’activité humaine : l’œuvre, le travail et l’action. Selon elle, l’action seule signe la spécificité de la condition humaine, tandis que le travail renvoie l’homme au règne de la nécessité vitale, naturelle, animale. Il faut travailler pour vivre, mais on ne devient homme qu’en agissant. Dès lors, pourquoi chercher à rapprocher ces deux notions – travail et action – comme on a tenté de le faire durant deux jours au sein du Clersé dans le cadre du colloque « la représentation économique de l’acteur au travail »?

La réapparition récente de l’acteur dans l’approche économique du travail

La réponse se trouve paradoxalement dans la disparition progressive du concept d’action dans la théorie économique et dans les problèmes que cette technicisation de la raison économique pose désormais pour comprendre les activités de travail. La représentation économique de l’activité de travail, élément fondamental de la représentation du système économique lui-même, a connu principalement deux formes de simplification : par le principe marxiste du rapport salarial et par le principe néoclassique de la maximisation de l’utilité. Il ne s’agit pas simplement de renvoyer dos à dos ces deux figures, en les mettant sur un même plan de pertinence analytique, et en oubliant par là même tout ce qu’a pu nous révéler d’essentiel et de décapant l’approche marxiste du capitalisme. Pour autant, il n’en reste pas moins que, poussées à l’extrême, ces deux figures, l’une presque oubliée tandis que l’autre est actuellement dominante, constituent finalement deux façons emblématiques de se passer du concept d’action pour se représenter l’activité des hommes et femmes au travail.
La figure marxiste du rapport salarial a pu être utilisée, après Marx, comme un cadre d’analyse excluant toute capacité d’action du travailleur écrasé sous le rapport salarial et réduit à n’être que l’élément d’une classe, seule catégorie réellement existante. Cette forme d’analyse mécanique, loin d’être fidèle au texte de Marx, s’est trouvée confrontée à la réalité du mouvement social, de la négociation formelle et informelle, et plus généralement de ce que Jean-Daniel Reynaud a pu appeler « la régulation autonome ». Elle ne règle plus désormais les modalités de notre représentation de l’activité au travail.
La figure de l’agent maximisateur, chère à la théorie néoclassique, a eu tendance à l’inverse à s’imposer comme la figure quadratique de la représentation de l’individu au travail en sciences économiques. Cette fois, c’est à travers une spécification exclusivement en terme de rationalité instrumentale que l’individu est saisi. Or, la rationalité instrumentale désigne normalement l’utilisation par l’individu d’objets (éventuellement de sa fabrication) en vue d’atteindre une fin donnée de la manière la plus efficace possible. Sous l’angle de la rationalité instrumentale, le comportement n’est qu’un moyen efficace, à l’exclusion de toute autre dimension éthique ou politique, d’atteindre une fin donnée : ici la maximisation de l’utilité. On saura gré à la théorie néoclassique d’avoir simplifié la représentation des objectifs de l’agent : celui-ci cherche à produire l’effort le plus faible et à en obtenir le bénéfice le plus grand. En ce sens, « être payé à ne rien faire » est l’idéal de l’homo oeconomicus « au travail » ! Dès lors, le travail devient le lieu de relation d’une infinie complexité entre le « principal », visant à obtenir quelque chose des travailleurs, et « l’agent » au travail, cherchant le plus possible à duper le principal. Il y a donc bien des individus au travail, des individus rationnels, mais des individus tout à fait incapables de supposer même l’existence d’un autre : pour l’individu rationnel, l’autre représente une série de contraintes objectivables et qu’il s’agit de gérer au mieux. Pas de pluralité humaine dans l’univers néoclassique issu de la théorie walrassienne, pas de conception éthique donc, et pas d’action. Le comportement de l’individu au travail est rendu objectivable et prévisible par le caractère stratégique de son action.
Mais cette représentation souffre, elle aussi, face à la nécessité de se représenter le réel de manière appropriée. L’abstraction néoclassique passe en effet sous silence ce qui explique la dynamique du collectif de travail, la résolution des crises, le fait que, dans la réalité, les relations entre acteurs soient beaucoup plus simples que dans le modèle . Elle ne se donne pas les moyens, enfin, d’expliquer précisément la situation d’interaction caractérisée par une relation d’autorité, formalisée par Simon, mais dont la genèse reste évidemment toujours à produire. Ces limites de la représentation standard du comportement de l’agent au travail ont conduit la théorie à se saisir du rôle des institutions, des règles et normes, de la dimension éthique du comportement, sans qu’à aucun moment la question de la cohérence d’une représentation instrumentale de l’individu et d’un environnement institutionnel ne soit posée à l’intérieur même de la théorie.
En réaction critique, on a pu voir se développer depuis plusieurs années des travaux économiques hétérodoxes, qu’ils soient philosophiques (herméneutique), théoriques (école des conventions et de la régulation) et empiriques (socioéconomie des services ou de l’emploi), qui substituent au concept réducteur d’agent la notion plus riche d’acteur économique. Face à ce bourgeonnement critique, et au relatif flou qui en découle nécessairement quant à la représentation de l’activité de travail en sciences économiques, ce colloque a été l’occasion de clarifier quelques enjeux théoriques en testant la proposition suivante : pour être mieux saisie, l’activité de travail requiert d’avancer vers une prise en compte de l’action individuelle et collective. Cette proposition suppose évidemment d’élargir la représentation traditionnelle de l’individu propre à la théorie économique standard. Elle suppose également de se tourner vers les autres sciences sociales pour enrichir à leur contact son propre modèle. Dès lors, ce colloque, et le présent ouvrage qui en est tiré, n’ont pu qu’affirmer leur caractère transdisciplinaire.

Interdisciplinaire ou transdisciplinaire ?

Nous préférons d’emblée employer le terme de « transdisciplinaire » plutôt que celui d’« interdisciplinaire » pour des raisons que Louis Althusser avait déjà par boutade fort bien repérées. « Le mythe [de l’interdisciplinarité] joue à plein emploi dans les sciences humaines et à ciel ouvert. La sociologie, l’économie politique, la psychologie, la linguistique, l’histoire littéraire, etc., ne cessent d’emprunter des notions, des méthodes, des procédés et des procédures à des disciplines déjà existantes, qu’elles soient littéraires ou scientifiques. C’est la pratique éclectique des « tables rondes » interdisciplinaires. On invite ses voisins, au petit bonheur la chance, pour n’oublier personne, sait-on jamais. Quand on invite tout le monde, pour n’oublier personne, cela signifie qu’on ne sait pas qui inviter au juste, qu’on ne sait pas où on est, qu’on ne sait pas où on va. Cette pratique des « tables rondes » se double nécessairement d’une idéologie des vertus de l’interdisciplinarité, qui est le contrepoint et la messe. Cette idéologie tient dans une formule : quand on ignore quelque chose que tout le monde ignore, il suffit de rassembler tous les ignorants : la science sortira du rassemblement des ignorants ». Au-delà de la boutade, il faut reconnaître que le terme d’interdisciplinarité est pour le moins ambigu car il peut désigner une sorte de méta discipline... sans objet propre. Or, il ne s’agit pas de créer une discipline nouvelle, mais de travailler avec l’existant : les disciplines constituées et instituées. De quelle façon ? Par « transdisciplinaires », nous suggérons de désigner des collaborations disciplinaires de deux types : celles qui concernent les objets ou plus précisément les domaines de recherche, et celles qui concernent les questions. Dans le premier cas, l’échange entre les disciplines peut venir du fait que des disciplines peuvent avoir « des airs de famille », comme c’est le cas des sciences sociales du travail (sociologie du travail, droit social, ergonomie, économie du travail, philosophie du travail, théories des organisations). Il ne s’agit bien évidemment pas de quitter sa propre discipline et de procéder à une synthèse composite sans critère scientifique, mais simplement de compléter les apports de sa discipline par celle d’autres disciplines. Cela permet à la fois de saisir la complexité de l’objet étudié et de suggérer des pistes de recherche. Rien de plus, mais c’est déjà beaucoup. Le second cas de transdisciplinarité a sans doute une portée heuristique plus grande. Contrairement à ce qui précède, il ne s’agit pas d’aller vers l’autre discipline en partant de la périphérie, mais... en restant au cœur de sa discipline, au plus près du noyau dur de ses questionnements constitutifs. Cette démarche est, selon Favereau, particulièrement recommandée lorsqu’on se heurte à une impasse théorique profonde, qui mobilise les postulats fondateurs de la discipline et dont on ne peut espérer par magie différer le règlement. Alors la confrontation à d’autres formes de problématisation peut constituer le point d’appui nécessaire pour procéder à une reconfiguration interne. Les économistes auront reconnu la façon de procéder du dynamique courant conventionnaliste, notamment à l’occasion de l’analyse de la coordination économique dans les relations de travail. L’enjeu d’une démarche transdisciplinaire est de bien comprendre ceci : « les grandes disciplines ne communiquent pas par leurs frontières ou leur marge ou leur périphérie, elles communiquent par leur centre ». Le centre de notre représentation du travail est l’action. C’est à travers les réflexions sur sa théorisation que les sciences sociales du travail ont à mieux communiquer.

Travail ou relation de travail ?

En cherchant à améliorer notre représentation de l’activité de travail et en s’attaquant à des abstractions théoriques qui, après avoir longtemps été heuristiques nous semblent aujourd’hui contre-productives, on retrouve, au cœur du travail, le concept d’action. Cela semble alors aller à l’encontre de ce qu’affirme Hannah Arendt ; reste maintenant à comprendre pourquoi. L’action au travail ne se trouve certes pas dans l’acte même de travail, qui répond à une finalité extérieure à l’acteur qui l’accomplit, mais dans les relations qui encadrent l’acte de travail. Cependant, est-il si aisé de distinguer l’acte individuel de travail des relations collectives dans lesquels il s’insère ? À quel moment l’acte individuel est isolable, repérable, séparable de l’action collective qui consiste à produire ? Et si cette séparation ne fait empiriquement pas sens dans un univers de la production de plus en plus dominé par la dimension relationnelle, peut-elle encore faire sens sur le plan épistémologique ?
Le travail professionnel est de fait devenu, avec l’avènement d’une société où domine le mode de production capitaliste, le lieu de socialisation et d’élaboration des règles de vie commune par excellence. Mais, au-delà, les transformations actuelles du capitalisme font ressortir le caractère essentiellement relationnel des processus de travail. L’activité de travail passe par un travail en relation avec un collègue ou un « réseau de collègues » ou bien encore par une relation directe avec un « client » ou un « donneur d’ordre ». On assiste ainsi à une forme de généralisation de la relation de service à une large part des activités autrefois considérées comme « industrielles » (évolution qui s’accompagne également du mouvement inverse d’une forme de standardisation et de taylorisation des relations de service dont il sera aussi rendu compte). Dans ces conditions il devient bien difficile de cerner le moment où l’acteur devient « travailleur » de celui durant lequel, autour de son activité de travail, il est pleinement (même sous domination) acteur de sa relation avec les autres. Ainsi l’individu au travail est-il encore et toujours un acteur, malgré le rapport salarial, malgré la prescription taylorienne des tâches, malgré les multiples dispositifs de surveillance qui permettent à l’entrepreneur de s’assurer de la bonne exécution des « tâches ».
À la lecture des actes du colloque, c’est cette dimension « relationnelle » de l’activité de travail qui émerge et nous impose de retravailler, à partir de notre terrain et de nos concepts propres aux sciences sociales, l’opposition classique que nous rappelle Arendt. Comme toujours en sciences sociales, la mise en évidence d’une difficulté théorique dans le repérage de la réalité observée fait émerger un débat philosophique essentiel et souterrain : se représenter l’acteur au travail, c’est aussi se poser la question de la manière dont on définit le travail relativement à l’action.

La mobilisation des travailleurs

De cette problématisation découle bien sûr une méthodologie appropriée. Car l’approche par l’acteur ne peut souffrir les dichotomies épistémologiques courantes et les effets de pouvoir qu’elles induisent dans le champ de la recherche : philosophie/science, théorie/empirie, théorie générale/théorie appliquée, sciences économiques/sciences sociales, connaissances savantes/idéologies pratiques, etc. Du coup, les exigences, qui en résultent pour l’activité même du chercheur confronté aux transformations des situations de travail, ne peuvent se démontrer en déployant une théorie générale de l’acteur qui aurait vocation à faire pièce aux théories pures de l’agent, peu pertinentes. Ces exigences se prouvent en s’éprouvant sur des thématiques précises. Dans la matière riche qui fût celle du colloque, nous avons finalement distingué deux thématiques principales pour la publication : la question de la domination, qui fait l’objet de la précédente livraison des Cahiers Lillois d’Économie et de Sociologie, et celle de la mobilisation, qui fait l’objet de ce présent numéro.
La grande question de l’économie du travail, et dans une large part de la sociologie du travail, porte sur la transformation de la force de travail en travail effectif. Le travail n’est pas une marchandise, comme nous le rappelle Karl Polanyi, quoique la société capitaliste s’organise en large partie autour de cette fiction. Mais pour que cette fiction fonctionne, précisément, il faut parvenir à faire « comme si » le travail était une marchandise : c'est-à-dire dresser toute une série de barrières permettant de transformer la force de travail en travail effectif avec une faible marge d’erreur. Comment ? D’une certaine manière la mise en place d’une rapport de force et de domination, qui faisait l’objet du précédent numéro, a déjà assez largement décrit les forces qui pèsent sur le travailleur, limitent son autonomie et le contraignent à travailler « effectivement ». Mais l’histoire, croyons-nous, ne s’arrête pas là : il reste toujours une marge de manœuvre à l’acteur, une capacité à résister, une capacité de régulation autonome qui donne toute son importance à la question de la coopération du salarié à la production, et plus précisément à la question de sa « mobilisation ».
Les figures de la mobilisation sont plus multiples encore que les figures de la domination en ce sens qu’elle mettent en scène un acteur qui ne réagit pas seulement à une injonction extérieure mais qui aussi, dans bien des cas, s’applique à remplir sa tâche conformément à une éthique personnelle qui transcende le cadre particulier du rapport salarial capitaliste. C’est précisément cette relation subtile entre la volonté du salarié de « bien agir » dans le cadre de son travail, et l’injonction de l’entreprise ou du cadre professionnel à « respecter le contrat » qu’il nous faut comprendre dans sa multiplicité : ces relations étant tantôt convergentes, tantôt adverses, tantôt très déséquilibrées et tantôt plus équilibrée selon la place qu’occupe le salarié dans l’entreprise ou l’échelle des qualifications.
Les différentes contributions de ce volume, qui restent bien sûr parfaitement autonomes, peuvent être lues selon trois axes de réflexion : la question de la reconnaissance des salariés, la question de leur engagement éthique dans le travail, et enfin la question de la mobilisation des travailleurs « aux marges du salariat ».
La question de la reconnaissance du travail réalisé est un élément central de la mobilisation. Cette question est souvent traduite en terme d’évaluation du produit du travail, une forme d’évaluation, monétaire, temporelle ou qualitative qui n’est jamais totalement rigidifiée.
Alexandre Léné examine ainsi les fondements économiques des nouveaux schémas de rémunération incitant les salariés à développer leurs compétences et en souligne les difficultés d’application. Ce type de dispositif ne peut garantir a priori l’engagement mutuel des deux parties. Les entreprises peuvent être tentées de ne pas respecter leurs promesses en matière de reconnaissance des compétences acquises et d’augmentation salariale. Par suite, les salariés, confrontés à des sentiments d’injustice organisationnelle, peuvent être amenés à réduire leur implication dans la relation de travail.
Sur un terrain plus spécifié et riche en enseignement sur la modification actuelle des rapports au travail, à savoir le travail des artistes dont la retentissante crise des intermittents du spectacle a montré la complexité, Bénédicte Martin rend compte des mécanismes qui concourent à la qualification du travail des jeunes artistes contemporains. À partir d’observations au sein d’écoles d’art, elle met en évidence la nécessité de représentations communes sur ce qui fait la valeur de l’art, et souligne finalement que des conventions permettent d’assurer la coordination des personnes lors des épreuves de qualification.
Enfin, sur la question plus générale de la mesure du travail en terme de temps et d’argent, François-Xavier Devetter montre que la remise en cause du rapport salarial fordiste a donné lieu à la description de nom­breux modèles de « travailleurs post-fordistes ». Ces représentations insistent le plus souvent sur la flexibilité dont doivent faire preuve les salariés et notamment sur l’émergence d’un nouveau rapport au temps dont la caractéristique principale est une forte substituabilité entre temps et argent. Pourtant il apparaît que deux conceptions très différentes du temps peuvent émerger : à côté du temps « marchandise », il est possible de repérer l’existence d’un temps « normé », régi par des règles sociales et excluant l’échange temps-argent.
Cette relation entre temps et argent est précisément au cœur du premier article attaché au second thème de ce volume : la question de la dimension éthique de l’engagement dans le travail.
Mohamed Madoui reprend en effet la grille d’analyse wébérienne pour percevoir la spécificité des relations entre islam et relation de travail capitaliste. Dans un premier temps, sur la base d’une enquête qualitative conduite en 2002 et 2003 à Alger et Béjaia en Algérie, il fait ainsi apparaître que les représentations du travail par les entrepreneurs algériens font explicitement référence à l’éthique islamique du travail. Il analyse ensuite leurs attitudes face au temps et à la gestion du temps dans un pays qui opère une transition économique d’un modèle de développement fortement dirigiste à une économie de marché, avec tout ce qu’elle véhicule comme transformations dans les attitudes et les comportements sociaux des individus tant vis-à-vis du travail que vis-à-vis du temps, de l’argent ou des valeurs d’entraide et de solidarité.
L’actualité de Max Weber, tant en économie qu’en sociologie est confirmée par le travail conceptuel de Patrick Mardellat qui évoque le débat sur la science du travail qui eut lieu au cœur de la querelle des méthodes en Allemagne. Weber élargit la perspective de ce débat au problème des qualités humaines requises pour le travail industriel. Il conteste la pertinence de la psychophysique du travail pour cette problématique et prône une science compréhensive du travail. L’auteur termine notre article en nous interrogeant sur le type de représentation de l’acteur au travail que suscite une telle approche.
L’importance de la dimension personnelle et éthique de l’engagement est confirmée par le travail de Pascal Ughetto qui montre cependant que dans le rapport au travail des salariés l’envie de s’investir côtoie souvent, ces dernières années, l’expression d’une démobilisation. Pour y donner sens, l’article propose une interprétation de l’économie de la personne au travail comme étant marquée par une tendance première à donner de soi, par volonté d’affronter les difficultés de la tâche. Ce mouvement spontané attend cependant un retour sous forme de reconnaissance dont l’absence amène les personnes à « mesurer » leur engagement.
Un troisième groupe d’articles montre l’importance et la fragilité des formes de travail aux marges du salariat qui n’échappent qu’en partie (ou que pour un temps) à des formes « classiques » de mobilisation.
Le travail de Gildas Loirand, fondé sur diverses enquêtes et observations conduites depuis 1992 dans de nombreuses associations sportives de l’Ouest de la France, met en évidence les différentes figures de la mobilisation et de la domination dans le travail qui caractérisent en propre les associations sportives « amateur » engagées dans la quête prioritaire de victoires en compétition. Plus précisément, en s’en tenant à l’examen des conditions de travail des entraîneurs et des moniteurs de clubs, l’auteur éclaire dans le cas du bénévolat, dans celui de la rémunération illégale puis dans celui du salariat, les manières par lesquelles les dirigeants bénévoles d’associations sportives tendent à user, à moindre coût et souvent aux marges du droit commun, d’une force de travail à la fois dévouée et relativement docile.
Pour leur part, Didier Demazière, François Horn, Nicolas Jullien montrent que les communautés du logiciel libre ont réussi à créer un système incitant des personnes à coopérer volontairement à un système de production et ce alors qu’elles sont disséminées géographiquement, et qu’il n’existe apparemment pas de contraintes institutionnelles. Les premiers résultats de leur enquête montrent que l’implication dans la communauté est construite temporellement, qu’on peut parler d’une « carrière » pour les développeurs (au sens sociologique du terme). Ces carrières suivent différentes voies, dépendantes du parcours personnel et des référents sociaux.
Ces articles qui, conformément au cahier des charges fixé aux contributeurs de ce volume, mêlent dimension pratique et questionnement théorique, nous permettent finalement d’affirmer la vacuité de l’éternel débat entre holisme et individualisme, macro et micro, ou bien encore rapport de force ou coopération : ce sont là des éclairages complémentaires qui pris séparément manquent fatalement une part de l’activité de travail et doivent être réunis dès lors que l’on ne décrit plus un individu ou des forces sociales... mais un acteur. Et sur ce point précis de la représentation de l’acteur, au moins dans les sciences économiques, le moins que l’on puisse dire est que tout reste à faire... le plus rapidement possible !

 

Derniers numéros parus :

Hors-série 2010 : La Roumanie dans l'Europe : Intégration ou Transition prolongée 196 p. 19 €

Hors-série 2007 : La Bulgarie et l'Europe. Incertitudes et espoirs

Hors-série 2006 : Penser la marchan- disation du monde avec Karl Polanyi

N° 46 - 2e sem. 2005 Éthique et formes de mobilisation de l'acteur au travail

N° 45 - 1er sem. 2005 Action et domination dans les relations de travail
19
1 p. 17 €

N° 43-44 - 1er et 2e sem. 2004
L’économie industrielle en mutation
298 p. 25,50 €

N° 41-42 - 1er et 2e sem. 2003
Repenser le marché
276 p. 24 €

N° 40 - 2e sem. 2002
Dynamiques locales et mondialisation
199 p. 16,80 €

N° 39 - 1er sem. 2002
Albert Aftalion, redécouverte d'un économiste français du XXe siècle
187 p. 16 €

Hors série

La Pologne dans l'Europe. Une intégration achevée ? 242 p. 25 €

Anciens numéros

 
   
 
     


Dernière mise à jour, septembre 2010.