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Axe 3 - Économies et sociétés : développement, richesse, innovation et régulation

publié le , mis à jour le

Coordination : Ornella Boutry, Jordan Melmies

Cet axe rassemble des recherches dont l’objet général est le fonctionnement des systèmes économiques contemporains en tant qu’ils sont encastrés dans un environnement social et dans un environnement naturel. Si cet axe est le moins pluridisciplinaire , car sa thématique questionne moins les sociologues et les anthropologues, il n’en reste pas moins que la problématisation de l’axe dans sa dimension économique rejoint certaines préoccupations d’histoire et de philosophie des sciences. Par ailleurs, les activités de recherche menées dans cet axe prennent souvent la forme d’articles dans des revues associant différentes sciences sociales.


Orientation problématique

Sur le plan scientifique, l’objectif est de mettre au jour les constructions institutionnelles et les régulations politiques qui se fondent toujours sur des conventions de richesse historiquement et géographiquement contingentes et par lesquelles le développement économique est possible. Il est également de penser les formes du développement et de l’innovation, en les reliant aux contextes institutionnels local ou global. Sur le plan normatif, l’enjeu est de questionner la légitimité et la durabilité de ces systèmes économiques. L’angle d’attaque combine analyse structurale de l’ordre macroéconomique et analyse compréhensive des jeux d’acteurs individuels ou collectifs, lesquels ne sont jamais réduits à de simples homo economicus, mais sont dotés de véritables capacités cognitives, constructives et éthico-politiques qui permettent de saisir la singularité des crises, de penser la spécificité du changement institutionnel et des dynamique d’innovations, et d’éclairer le débat public.


Méthodologie

La volonté de l’axe Économies et sociétés : développement, richesse, innovation et régulation est de se doter d’outils d’analyses variés pour mieux rendre compte de la diversité de ses problématiques. Ce projet suppose de mettre en œuvre à la fois des méthodes statistiques plus ou moins élaborées, des méthodes d’analyse multi-agents, des méthodes qualitatives inspirées de l’étude de traces mais aussi des méthodes d’observation participante et non participante.


Déclinaisons thématiques

L’activité scientifique de cet axe se décline autour de quatre thématiques.


1. Dynamique de l’accumulation – répartition et mutations du capitalisme

Les recherches développées dans la thématique sont orientées vers une appréhension cohérente et pertinente des cadres institutionnels et des dysfonctionnements propres au type d’économie dans lequel nous vivons effectivement : le capitalisme globalisé dirigé par la finance et régulé sur la base d’indicateurs et de modes de coordination socialement construits.

La thématique s’inscrit pleinement dans les principaux courants de la macroéconomie hétérodoxe contemporaine : la théorie post keynésienne (Tpk) et les approches institutionnalistes. La Tpk peut être présentée aussi bien comme une synthèse entre l’économie politique classique et l’analyse keynésienne que comme une dynamisation de la théorie de Keynes, dans la mesure où elle reprend la dynamique ricardienne du couple accumulation–répartition dans une perspective keynésienne où la production est tirée par la demande plutôt que poussée (ou limitée) par les ressources disponibles.

Les approches institutionnalistes (notamment école de la régulation, économie des conventions) ont en commun de proposer une analyse historiquement et socialement située qui cherche à mettre en avant les interactions entre acteurs et les supports formels (règles, institutions, rapports sociaux) et informels (confiance) qui assurent leur coordination.

a) La mobilisation de ce cadre théorique permet à la dynamique de l’accumulation d’être étudiée à travers cinq champs d’investigations différents.
b) Les fondements micro économiques de la macro économie post keynésienne étudiée à travers l’analyse des politiques de prix, d’investissement et de financement de la grande firme capitaliste agissant sous contraintes concurrentielle et financière.
L’instabilité de la croissance capitaliste développée à partir de l’étude des forces stabilisatrices endogènes. Sont-elles toujours suffisantes pour échapper à l’instabilité « harrodienne » en l’absence de politique économique visant délibérément la stabilisation de la croissance ?
c) Les modalités et les effets de la financiarisation menée grâce à l’étude de l’emprise de la sphère financière sur l’économie productive et des effets macroéconomiques en matière d’emploi, de croissance et de répartition de la financiarisation du capitalisme.
d) La macroéconomie et les régimes monétaires sont appréhendés grâce à l’analyse des régulations macroéconomiques en régime de monnaie unique dans un espace économique en voie de convergence : le cas de la zone euro.
e) La crise et les mutations de l’État social abordée à partir de deux axes de questionnements :

  • Comment l’État social, entendu dans une version étendue (c’est-à-dire englobant la protection sociale, la régulation des rapports de travail, les services publics, et les politiques économiques de soutien à l’activité et à l’emploi), se métamorphose-t-il au gré de ces transformations macroéconomiques ?
  • Quelles sont aussi les transformations dans ses relations à des parties prenantes, en particulier l’économie sociale ?

Les recherches menées sont nourries de la conviction que les grands auteurs ne sont jamais vraiment dépassés et que la méditation des grands textes devrait continuer à alimenter la recherche contemporaine en sciences sociales. Elles ont par ailleurs en partage avec les deux autres sous-axes une pratique de l’analyse économique qui, tout en affirmant la spécificité de son objet et de ses méthodes, ménage tout naturellement des ouvertures vers d’autres sciences sociales : la sociologie d’abord, mais aussi l’anthropologie, les sciences de gestion, les sciences politiques.


2. Vecteurs économiques, sociaux et environnementaux du développement

La thématique réunit des chercheurs travaillant sur les dynamiques économiques, sociales et environnementales du développement et du développement durable sur des territoires variés, au Nord et au Sud. Le développement des territoires est appréhendé sous l’angle local et global. Sous l’angle local, on étudie les dynamiques économiques à l’échelle régionale, les processus d’innovation, les mutations urbaines, en mettant en avant le rôle central des acteurs à différents échelons, parmi lesquels l’économie sociale et solidaire (Ess), dans le développement durable. À l’échelle globale, le développement des territoires est analysé au regard des grandes mutations qui s’imposent aux pays et aux acteurs transnationaux (chocs liés à la mondialisation, impact sur les conditions de vie, l’accès aux services et aux ressources, etc.).

Le développement est considéré comme un processus non linéaire de transformation des institutions destiné a priori à améliorer les conditions de vie et le partage de la richesse mais pouvant en réalité aboutir à des inégalités croissantes, des vulnérabilités et des dégradations durables ou irréversibles, aux niveaux économique, social et environnemental. Les politiques et logiques du développement et du développement durable y sont appréhendées suivant une démarche institutionnaliste, qualitative et systémique, qui met en relation les dimensions économique, sociale et environnementale. Les travaux conduits par les chercheurs du thème, sans négliger la dimension théorique, privilégient l’approche empirique de terrain fondée sur l’analyse des situations concrètes, où les acteurs sont plus que des unités économiques standards et interagissent autrement que sur les seuls marchés.
Les travaux conduits ont tous en commun d’étudier la soutenabilité (ou l’insoutenabilité) sociale et environnementale du développement, dans sa composante territoriale. Les recherches, menées dans ce thème, sont organisées et décomposées autour de deux questions importantes :
a) Quels sont les processus et les facteurs de l’insoutenabilité ? Il s’agit d’examiner, dans différentes aires géographiques et différents secteurs, des processus et facteurs d’insoutenabilité (phénomènes d’inégalités et de conflits dans les domaines de l’agriculture, des ressources naturelles et de l’environnement, des transports, de la santé, etc.). Cet examen inclut la mesure de ces phénomènes tout en adoptant une posture réflexive à l’égard de la quantification, et à l’égard de ce qu’être performant veut dire. A titre d’illustrations, l’étude de la résilience et celle des ruptures urbaines constituent des angles d’attaque féconds.
b) Quels sont les vecteurs de la soutenabilité ? Ils sont étudiés en lien avec différents domaines : innovation, économie de la connaissance, biens publics locaux et globaux (ressources naturelles eau, santé), gouvernance des biens communs, responsabilité sociale des entreprises, services éco systémiques, écologie industrielle, coopération au développement. Chacun de ces domaines accorde une place importante à l’action collective et à celles des acteurs marchands ou non marchands locaux et globaux.


3. Services, innovation, entrepreneuriat

Les économies développées contemporaines peuvent être décrites selon trois perspectives fondamentales, qui constituent des objets de recherche et des enjeux de politique économique majeurs. Elles sont en effet des économies de services, des économies de l’innovation et des économies du développement durable. La thématique réunit des chercheurs qui explorent chacune de ces perspectives, soit séparément, soit le plus fréquemment en explorant leurs articulations. Une place particulière est ainsi accordée :

  • aux dynamiques de l’innovation dans une économie de services,
  • aux dynamiques de l’innovation dans leur relation au développement durable,
  • aux relations particulières que l’économie tertiaire entretient avec les problématiques environnementales.

Les travaux de la thématique s’inscrivent pour l’essentiel dans une perspective évolutionniste et néo schumpétérienne. Les dynamiques entrepreneuriales et d’innovation sont envisagées essentiellement dans leurs inscriptions sociales et spatiales (systèmes locaux, nationaux et sectoriels d’innovations, clusters et pôles de compétitivité, réseaux d’innovation). Sur le plan méthodologique, les travaux articulent des méthodes d’investigation qualitatives, des approches historiques, mais aussi des méthodes quantitatives et de simulations multi-agents. En amont de ses thématiques principales (et en relation avec les autres thèmes de l’axe), le programme poursuit également une réflexion fondamentale sur l’origine des concepts, dans les domaines de l’économie de l’innovation et des services. Parmi ses différents centres d’intérêt, on peut ainsi évoquer l’apport de Gabriel Tarde à l’économie évolutionniste de l’innovation et de la firme, les racines classiques de la définition des services, les relations entre la physiocratie et l’économie politique smithienne ou encore l’entrepreneuriat chez Jean-Baptiste Say.

Trois types de recherche sont privilégiés :
a) L’économie de l’innovation et de l’entrepreneuriat. La thématique de l’innovation est abordée sous l’angle des services, mais elle l’est aussi d’un point de vue plus général indépendamment de la dynamique sectorielle. Dans cette perspective générale, ce premier champ de recherche peut être décliné en trajectoires complémentaires qui abordent les questions de l’innovation et de l’entrepreneuriat sous l’angle des territoires, du développement durable, de l’emploi et des qualifications, de l’histoire de la pensée économique.
b) Le champ de l’économie des services, qui constitue avec l’économie du travail l’une des thématiques historiques du Clersé, est décliné selon un certain nombre de problématiques scientifiques correspondant à des projets de recherche. Les principales problématiques explorées sont les suivantes :

  • la productivité et la performance dans les services (cette question est envisagée essentiellement sous un angle méthodologique et stratégique),
  • les services dans leurs relations à l’emploi (il s’agit de la question ancienne, mais toujours d’actualité de la société de services envisagée comme « sociétés de serviteurs » ou comme « sociétés d’ingénieurs et de professeurs »,
  • les services et le développement durable (l’hypothèse explorée à la fois sous l’angle qualitatif et quantitatif est celle des services « plus verts » que l’industrie).
  • c) L’économie de l’innovation dans les services se trouve à l’intersection des deux champs de recherche évoqués précédemment. Il s’agit d’un espace de dialogue particulièrement intéressant et stimulant pour les deux champs principaux. Cette thématique regroupe un nombre significatif d’opérations scientifiques consacrées non seulement à la question de l’innovation dans les services, mais aussi à celle de l’innovation par les services, c’est-à-dire à la question de la contribution des services intensifs en connaissances à l’innovation des autres secteurs de l’économie. Les principales questions de recherche abordées portent sur :
  • les réseaux d’innovation public-privé dans les services,
  • l’innovation dans les services publics,
  • l’innovation sociale dans ses relations à l’innovation de service,
  • les politiques environnementales et les éco-innovations des firmes de services.


4. Philosophie, économie et sociologie : histoire et épistémologie

L’objet central de la thématique est la philosophie de l’économie, l’histoire de la pensée économique et sociologique et enfin l’épistémologie des questions théoriques abordées dans les autres sous-thèmes. L’histoire de la pensée économique et la philosophie économique pratiquées par les chercheurs du thème s’inscrit en complémentarité avec les autres thématiques et, au-delà, avec la pluridisciplinarité du Clersé.
Au sein de la thématique, les approches de l’histoire de la pensée économique sont plurielles. Elles relèvent soit de l’histoire analytique – appuyée sur une lecture critique des textes – soit d’une histoire contextuelle qui permet de saisir l’historicité des concepts. Quant à la pratique de la philosophie économique ou de l’épistémologie, elles sont principalement fondées sur une réflexion autour des finalités de l’action humaine (l’être social ou politique), sur la théorie de l’agent économique et sur les relations de l’économie avec d’autres sciences sociales (sociologie principalement). Trois champs de réflexion font l’objet d’une attention privilégiée :
a) Richesse, marchés, justice : concepts, dérivations, applications. Ce thème rassemble des recherches qui interrogent les constructions théoriques fondamentales de l’économie et de la sociologie du champ économique : la richesse, la production, l’échange, les « marchés ». Il se décline à plusieurs niveaux :

  • recherches sur des concepts liés (misère, pauvreté, bonheur, exploitation, équité, consommation, commerce équitable, monnaie, la concurrence, l’innovation, l’entrepreneur, l’évolution).
  • travaux sur les indicateurs qui incarnent ces grands concepts (le Pib, la croissance économique, l’activité productive, voire l’emploi), réflexion sur les conventions constitutives de ces indicateurs (conventions de représentation, conventions de compte), enjeux de ces constructions et de ces conventions pour la régulation économique et le fonctionnement des systèmes démocratiques,
  • travaux de sociologie du champ économique et de socioéconomie sur les formes de la coordination et sur la construction sociale des marchés. Loin des représentations stylisées des marchés comme confrontation d’une offre et d’une demande, les « marchés » tels qu’ils sont envisagés dans les travaux relevant de la sociologie économique sont appréhendés à partir des institutions et des réseaux qui les constituent, et s’appuient sur l’analyse de la diversité des règles implicites ou explicites nécessaires pour leur fonctionnement. Quels sont les processus par lesquels des acteurs font émerger ces règles qui cadrent ces marchés, entendus comme des mondes sociaux ?

b) Histoire de la macroéconomie au XXe siècle. Dans ce thème, on trouve des recherches qui relèvent spécifiquement de l’histoire de la pensée macroéconomique : histoire de la macroéconomie au XXe siècle, théories de la croissance et des cycles depuis la fin du XIXe siècle à nos jours (Juglar, Schumpeter, Keynes), ou encore histoire des courants (keynésiens, post keynésiens, école de la régulation, école des conventions, macroéconomie nouvelle-classique).
c) Philosophie et épistémologie de l’économie et de la sociologie par les grands auteurs. Un grand nombre de recherches s’appuie explicitement sur une réflexion critique menée à partir de grands auteurs de l’économie, de la sociologie, ou de la philosophie morale et politique. Ces auteurs fournissent un camp de base pour des réflexions de nature philosophique ou épistémologique appliquée à nos disciplines (théories de l’action, rationalité individuelle et collective, modélisation et quantification, théories évolutionnaires de l’économie).