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Axe 1 - Ancrages et dynamiques comparés du politique

publié le

Coordination : Gilles Chantraine, Brigitte Steinmann


Cet axe réunit des chercheures et chercheurs qui s’intéressent aux diverses expressions du rapport que les acteurs entretiennent avec la « question politique ».


Orientation problématique

On entend celle-ci tant comme questionnement des pouvoirs institués – qu’il s’agisse des pouvoirs privés ou des pouvoirs publics (et notamment ceux de l’État et de ses appareils idéologiques et coercitifs) – que comme formulation de politiques alternatives possibles, à distance de ces pouvoirs et de l’État : contre eux, hors d’eux, ou malgré eux. On y étudie donc tout autant les institutions politiques officielles ou consacrées que les conflits, luttes et médiations politiques, institutionnelles et militantes qui donnent forme et contenu à leur action, parfois les infléchissent ou les redéfinissent, voire les contrecarrent et s’en écartent.

La question politique est appréhendée à travers la manière dont elle s’inscrit dans des univers sociaux particuliers, localisés, relevant de domaines aussi divers que les espaces urbains, les dispositifs culturels, les institutions pénales, de santé ou de travail social, les entreprises, associations, syndicats, groupes professionnels ou mouvements sociaux. Cette inscription s’entend de deux manières : matérielle, à travers la nature de l’action publique et les modalités concrètes de la présence et de l’intervention de l’État dans les divers secteurs de la société, mais aussi comme production symbolique. Ces ancrages du politique sont les produits de rapports sociaux dans lesquels la capacité instituante de l’État est mise en jeu par les logiques des acteurs qui y font appel et s’y adossent ou, à l’inverse, s’y opposent, la manipulent, la contournent, voire la neutralisent.

Socialement situées, ces inscriptions plurielles sont tout autant dynamiques en ce qu’elles reposent sur une transformation des institutions et de la logique de l’intervention publique, aux effets extrêmement divers, ainsi que sur des rapports plus ou moins conflictuels entre les groupes sociaux animés d’aspirations hétérogènes, de logiques contradictoires, tout en étant dotés de ressources inégales. Elles sont dynamiques également dans la mesure où les logiques locales et les trajectoires nationales, qui procèdent d’une historicité propre, rencontrent, dans une conjoncture donnée, un état déterminé de rapports internationaux eux-mêmes en constante évolution. C’est dans l’articulation de ces dynamiques d’échelle (entre les niveaux local, national et international) que se redéfinit le sens même de la question politique, comme construction sociale symbolique et idéologique conflictuelle, instable, en chantier permanent, toujours particulière à chaque contexte : l’orientation des actions publiques et les modèles auxquels elles se réfèrent et qu’elles réagencent ; les périmètres d’intervention des États et des collectivités locales ; ce qui est du ressort de la puissance publique et ce qu’elle délègue ou abandonne à des intérêts privés (à commencer par les entreprises capitalistes, dont l’affrontement est prétendument « régulé » par le « marché »), des actions philanthropiques (associations, Ong, fondations), des solidarités familiales ou communautaires supposées, etc. Les définitions de la légitimité politique et de la citoyenneté en sont profondément modifiées, ainsi que les possibilités d’organisation et les modalités d’action collective de participation ou de contestation (dans la vie politique, mais aussi dans l’activité professionnelle par exemple), avec, selon les contextes nationaux, des ruptures brusques, souvent accompagnées de politiques de libéralisation, qui ont marqué les trois dernières décennies (fin des dictatures en Amérique latine, fin des partis uniques sur les trois-quarts du monde, sortie du socialisme ou du communisme « réels », fin de l’apartheid en Afrique du Sud, crises politiques ou économiques aiguës, etc.).

L’objectif de cet axe est de construire une approche comparée de ces ancrages sociaux et de ces dynamiques de la question politique, d’un double point de vue. D’une part, en confrontant des recherches réalisées dans des domaines divers, qui relèvent le plus souvent de traditions ou d’inspirations sociologiques distinctes. D’autre part, en abordant des contextes nationaux variés, les travaux entrepris sur la France ou d’autres pays européens étant mis en regard de situations observées sur d’autres continents, en Afrique, Asie ou Amérique latine.
En ce sens, il s’agit tout à la fois, et selon les divers contextes étudiés et la variété des approches au sein du laboratoire, d’études du politique et de la politique, abordés sous des angles aussi divers que :

  1. l’émergence de la politique : formes de pensée et de subjectivation,
  2. le rapport des citoyens à l’État et au/à la politique,
  3. le rapport des citoyens aux institutions (publiques ou privées) de développement, aussi bien dans les pays « développés », « émergents » que « sous-développés »,
  4. les pratiques d’opposition politique. Ces pratiques peuvent être de participation ou d’opposition franche ou bien de résistance passive ou d’évitement, même si, dans la réalité, la frontière entre ces divers types est poreuse et fluctuante. Ces oppositions peuvent être visibles, formelles, organisées et publiques : engagements, mobilisations et protestations collectives de groupes d’individus agrégés au nom d’une cause, d’une éthique, d’intérêts professionnels, corporatistes mais les dissensions peuvent également être moins visibles ou volontairement cachées, exprimées en « coulisses ». Il s’agit alors de prendre pour objet d’investigation les pratiques de résistances, le continent caché de « l’infrapolitique »,
  5. les formes gouvernementales et institutionnelles d’exercice du pouvoir politique. Elles impliquent de s’intéresser aux rationalités et aux technologies sociales (les « gouvernementalités » soit des manières de « conduire la conduite » d’autrui), aux processus de légitimation qui accompagnent et donnent corps à cet exercice, ainsi qu’aux enjeux et aux luttes de légitimité internes induites par la diversité des acteurs et des intérêts qui conduisent parfois à l’émergence de tensions au sein de ces différentes instances,
  6. les dynamiques des politiques publiques, qui connaissent des modifications convergentes dans l’ensemble des sociétés contemporaines, tout en maintenant leurs caractéristiques nationales d’une part, sectorielles de l’autre (par exemple : les travaux actuellement menés par certains membres de l’axe sur la comparaison de l’évolution des politiques éducatives, des politiques de santé mentale ou des politiques pénitentiaires en Europe),
  7. l’inscription spatiale et temporelle de l’action politique. Il apparaît en effet fondamental de retranscrire la spécificité spatiale des recherches, de façon circonscrite et détaillée, sans quoi la montée en généralité et la mise en perspective des différents terrains ne sembleraient pas pertinentes. Cet impératif tient également à la particularité des processus de légitimation politique, lesquels sont intimement liés à l’« enracinement » dans un lieu et à la mise en scène symbolique de l’affiliation. L’action politique s’articule et se décline autour de temporalités et d’ancrages variés, tant du côté des pouvoirs publics que des groupes sociaux, du niveau local au niveau inter- ou supranational.



Méthodologie

L’ambition de cet axe est ainsi de nourrir des réflexions collectives sur plusieurs préoccupations partagées, au-delà des objets ou terrains de chacun, dont au moins les suivantes :

  • le rôle de l’observation directe – participante ou non, déclarée ou non, proprement ethnographique ou plus intermittente – comme pratique d’enquête,
  • l’importance du comparatisme ou des recherches menées dans différentes régions du monde. En effet, une grande partie des membres de cet axe conduit des recherches à la fois en France et dans d’autres pays, en Europe (Allemagne, Grande-Bretagne, Italie, Espagne, Portugal, ex-Yougoslavie) ou ailleurs sur d’autres continents (Afrique du Sud, Cameroun, Côte d’Ivoire, Algérie, Liban, Ouzbékistan, Chine, Népal, Philippines, Argentine, Bolivie, Brésil, Petites Antilles, Québec, États-Unis, Togo, etc.),
  • les variations et imbrications d’échelles, et la volonté d’analyser les phénomènes étudiés à travers leurs inscriptions multiples, tant locales que nationales, européennes ou internationales, afin de pointer la singularité des situations et processus étudiés par les uns et les autres, mais aussi afin de mettre en lumière les éventuelles similitudes des processus qui travaillent les sociétés dans le cadre de la « globalisation » et leurs réponses différentielles à ce cadre général.

Mener des recherches sur des pays aussi diversifiés géographiquement et politiquement n’est pas sans conséquences sur la manière dont est défini le ou la politique. Les conceptualisations politiques étrangères « importées » nourrissent également les approches sur les terrains français.


Déclinaisons thématiques

L’enrichissement mutuel attendu de la confrontation des conceptions du/de la politique découle, à partir de ce socle commun, de la multiplicité des préoccupations théoriques et empiriques. Cinq thèmes particulièrement fédérateurs – qui, d’ailleurs, s’articulent étroitement à l’offre de formation disponible à l’Institut de sociologie et d’anthropologie – sont retenus.


1. La ville comme territoire politique : évitements, interactions, et interventions publiques

Cette thématique s’inscrit au croisement de la sociologie et de l’anthropologie urbaines, d’une part, et de la sociologie des relations intergroupes (ethniques, de classe, de genre et d’âge), de l’autre. L’espace public urbain revêt en effet une dimension indéniablement politique. Les travaux sur les quartiers, les modes d’habitat, les parcs, les marchés de rue, les transports en commun ou l’inscription locale des écoles donnent à lire à la fois des pratiques individuelles et collectives, et des choix politiques d’aménagements territoriaux et urbanistiques qui façonnent la vie quotidienne des citadins. La ville est le théâtre de phénomènes de ségrégation résidentielle, scolaire et d’usages divers de l’espace, ainsi que de processus de paupérisation ou de gentrification de certains quartiers non sans lien avec les orientations politiques de la commune. De manière dialectique, les habitants peuvent occuper la scène publique et être acteurs de la cité, à un degré plus ou moins important.

Ainsi, pour ne citer que quelques exemples, les recherches actuellement en cours dans le cadre de ce thème portent sur : les trajectoires scolaires, sociales et résidentielles ascendantes de jeunes ayant grandi dans les favelas de Rio de Janeiro ; l’évitement et le refus explicite de la mixité sociale et ethnique par une partie des classes supérieures franciliennes ; les effets des politiques culturelles locales dans le processus de gentrification du quartier lillois de Wazemmes ; la façon dont les commerçants des marchés de Roubaix, élus comme représentants de leurs collègues, tentent d’infléchir les décisions municipales quant à la répartition de l’espace urbain dédié au commerce ; les stratégies, conflits et déploiement des réseaux caritatifs islamiques face aux questions de la pauvreté et du relogement dans un quartier à l’habitat dégradé du centre-ville oranais.

Ces chantiers présentent une articulation privilégiée avec les contenus de la formation assurée auprès des étudiants dans le cadre du Master Sociologie et anthropologie des enjeux urbains.


2. Usages politiques de la culture

Le caractère éminemment symbolique des productions culturelles explique qu’elles sont tout autant un vecteur privilégié du message politique, un outil au service du consensus territorial, qu’un mode de contestation de l’ordre établi. Ces multiples usages font donc de la culture un objet propice à l’analyse du et de la politique. Parmi les terrains jusqu’à présent investigués par les membres du laboratoire, l’analyse des musées d’ethnologie – qui constituèrent des instruments de prédilection pour penser l’altérité, représenter la Nation et soutenir la dynamique des territoires – révèle un renforcement du message politique sur l’orientation culturelle et le contenu scientifique de ces institutions. À côté d’autres secteurs d’investigation, comme le cinéma, ce travail invite à approfondir la nature étroite et sensible des liens entre culture et politique, en analysant l’ensemble des initiatives emblématiques du Nord-Pas de Calais : la politique culturelle de la métropole lilloise bien sûr, qui s’inscrit dans la continuité de l’opération « Lille 2004 capitale européenne de la culture », mais aussi les initiatives du conseil régional, comme les capitales régionales de la culture, l’inscription des beffrois et du bassin minier au patrimoine mondial de l’Unesco, l’ouverture du Louvre-Lens ou encore la préparation du centenaire de la grande guerre. Ce vaste projet, qui mobilise plusieurs chercheurs et chercheures du Clersé permettra d’engager une analyse d’ampleur sur le « tournant culturel » des années 2000. Cette thématique, dont les autres laboratoires de la région ne se sont pas emparés, interroge les nouveaux usages de la culture dans les entreprises de légitimation politique, ainsi que ses conséquences sur les professionnels, les collectifs d’artistes et certaines catégories d’habitants, dont il s’agira d’appréhender les formes de réception, de l’adhésion enthousiaste à l’opposition en passant par divers degrés d’adaptations et de résistances.


3. Usages politiques du contrôle, de la déviance et de la pénalité

Parce qu’elle place au cœur de son objet l’analyse de l’ensemble des luttes sociales et symboliques qui président aux processus de criminalisation juridique et aux formes concrètes d’application différenciée de la loi, la sociologie du crime, comme d’ailleurs celle de la déviance, est pleinement une sociologie politique. Dans ce cadre, la prison et plus largement le système pénal constituent un ensemble d’institutions étudié de manière privilégiée, et ce dans des directions diverses : évolution des modes de construction sociale de la population carcérale, notamment les mineurs détenus ; réforme et inertie pénitentiaires ; infrapolitique des détenus ; protestations, révoltes et processus de médiation entre gardiens et gardés ; usages sociaux des droits en détention ; transformation des rationalités punitives ; sociologie de l’architecture ; privatisation et marchandisation d’une partie des fonctions pénales ou para-pénales, etc. L’implication de certains des chercheurs dans des réseaux internationaux (tels le Global Prisons Research Network) est l’occasion d’interroger le sens politique des politiques pénales en tant qu’elles articulent des traditions punitives nationales ou régionales (modération pénale en Europe du Nord, émergence d’un « État carcéral » aux États-Unis, etc.) et des rationalités transnationales (internationalisation relative d’une punitivité néolibérale, et/ou efforts de mise en conformité des institutions pénitentiaires avec les textes internationaux de défense et de protection des droits de l’homme).

Les recherches menées au sein de la thématique excèdent cependant très largement les strictes questions pénales ou pénitentiaires. Elles recouvrent tout autant des modalités douces, diffuses, parfois insensibles de contrôle social et, plus largement encore, s’intéressent dans leur ensemble aux mécanismes matériels et symboliques de production des normes (normes dominantes, mais aussi minoritaires). Ce faisant, elles rejoignent d’emblée d’autres thématiques couvertes par l’axe global, telles que la sociologie de la santé (partage entre crime et folie, comparaison entre différentes institutions totales, politiques des drogues, etc.), la sociologie de la culture (régulation et/ou répression des pratiques sous-culturelles « déviantes » : squats alternatifs, graffitis vandales, etc.), ou la sociologie de la ville (ségrégation socio-spatiale, technologisation des dispositifs de contrôle, contrôle des migrations et des mobilités).


4. Usages politiques de la santé et de l’intervention sociale

Les modalités politiques par lesquelles les sociétés encadrent la vie humaine, la vie de l’esprit, la maladie et la santé, le vieillissement et la mort, apparaissent comme des enjeux économiques, politiques et symboliques de premier plan. La « santé publique », de plus, émerge comme forme institutionnelle majeure dans les sociétés occidentales contemporaines, déployant divers modes de gouvernementalité : disciplines du corps, biopolitique (statistique, épidémiologie, logiciels de gestion, économie politique etc.), mais aussi « normalisation » descendante (par exemple dans l’extension de la communication de santé publique et de la prévention, dans le rôle de l’Oms, ou dans la promotion de l’evidence-based medicine) et enfin, explosion de l’intervention psychosociale « réhabilitante » comme mode privilégié du travail relationnel. L’analyse des politiques de santé mentale est un thème éminemment politique en ce qu’il convoque les rapports d’hégémonie culturelle et économique au niveau mondial, les conceptions de la sécurité et de l’ordre public, la construction sociale du normal et de « l’étrangeté d’âme », la légitimation de la contrainte, mais aussi les politiques de la subjectivité, de la relation, les normes du rapport à soi. Les chercheurs de ce thème ont publié des travaux sur les mutations des politiques et pratiques de santé mentale en France, en Europe et à Madagascar, sur le vieillissement, sur diverses innovations qui montrent des résistances aux processus de stigmatisation dont peuvent être victimes les individus, les malades et les handicapés et sur l’intervention sociale.

Ils s’intéressent également aux utopies, souvent transnationales (Écosse, Italie, Brésil, Québec) qui se déploient dans certains dispositifs innovants : utopie de la « disponibilité » des soignants à la souffrance psychique, utopie du "rétablissement" (recovery, qui veut rompre avec la chronicisation ou la « rechute »), utopie d’une continuité entre normal et pathologique (continuité qui prendrait de front la montée des catégorisations et formalisations promues à la fois par le management néo-bureaucratique et les laboratoires pharmaceutiques), utopie de la « démocratie sanitaire » qui impliquerait une recomposition des rapports État/citoyens en matière de décision de santé. Les processus de médicalisation et de démédicalisation sont étudiés dans leur rapport dialectique avec l’utopie d’émancipation (empowerment) des individus. On tentera aussi de comprendre comment les politiques publiques se saisissent de la question récurrente des inégalités sociales de santé (notamment dans le domaine du cancer).
La question de la mesure des inégalités y compris celles de santé est aussi abordée à partir des politiques de développement et de leurs modèles d’évaluation (produits ou soutenus par les institutions internationales – Fmi, Banque mondiale, Ocde, etc.). Sont (ré)interrogées, les notions de modèles de développement, de richesses, de pauvreté, de bien-être, de valeurs et de normes en relation avec l’esprit du progrès social. Ces recherches tentent de replacer l’humain, dans sa diversité culturelle, au centre des « modèles » théoriques de développement local. L’humain semble en effet effacé face à la standardisation et la tendance à la quantification des actions socio-économiques et culturelles au détriment d’une approche qualitative peu représentée. Cela a pour conséquence un décalage entre les faits et la théorie qu’il convient d’analyser sous divers angles (exemple de la recherche sur le décalage de la conception de la richesse et du bien-être tels que mesurés par les organisations de développement avec celle des populations de Bokokopé au Togo, en collaboration avec l’Université de Lomé).


5. Politique du travail et mouvements sociaux

Dans une conjoncture doublement caractérisée par le renforcement des « économies de marché ouvertes » et l’emprise d’un capitalisme financier générateur de crises, le travail constitue partout un enjeu politique central. Les lieux de travail sont une caisse de résonance particulièrement intéressante des dynamiques politiques, tant ils sont à la fois pris dans des enjeux locaux et nationaux et des dynamiques économiques qui doivent désormais être pensées dans le cadre de la globalisation. Ce sont aussi des lieux de confrontation des politiques étatiques et industrielles souvent contradictoires et dont les acteurs sont, aujourd’hui, de moins en moins identifiables (échelon européen ou international de la décision et de la concurrence, délocalisations, multinationales dont les instances décisionnaires sont de moins en moins saisissables, etc.). Face à ces transformations, démultipliées par les conjonctures locales et nationales singulières, salariés ou ouvriers sont amenés à inventer de nouvelles formes de mobilisation. Une chercheure étudie ainsi les nouvelles formes de la figure ouvrière, notamment en Afrique du sud. Dans une séquence que les sociologues du travail comme les anthropologues s’accordent à reconnaître comme post-classiste, il s’agit d’identifier les formes de subjectivation politique qui permettent aux ouvriers de se penser eux-mêmes à l’usine, et plus largement à l’aune de la société, sans recourir à la représentation syndicale ou politicienne. En Algérie, l’investigation des pratiques et représentations du travail dans un contexte d’informatisation massive de l’économie met en évidence le développement d’un rapport conflictuel à l’État, dans lequel ce dernier figure à travers ses défaillances multiples et dans une relation de dette vis-à-vis de la société, à l’origine de nombreux mouvements sociaux sporadiques portant sur la revendication de logements et d’emplois. En France, l’analyse de mobilisations syndicales et associatives autour du travail (grèves de travailleurs sans papiers, contestations de fermetures d’usine) montre là aussi des articulations originales entre revendications propres au monde du travail, et dirigées envers les employeurs, et revendications adressées à la puissance publique. Les transformations des grammaires et des répertoires de l’action des organisations syndicales sont analysées, en lien avec les évolutions de l’organisation du travail et des modes de mobilisation et de mise au travail et en lien avec la fragmentation de l’ouvrier collectif et l’apparition de nouveaux acteurs aux marges de l’emploi, dans une perspective comparatiste France-Argentine. Les recherches menées éclairent les nouvelles configurations étatiques et politiques et leur identification et leur qualification par les acteurs qui s’y affrontent, à la croisée de l’anthropologie politique, de la sociologie des mobilisations et en dialogue avec la sociologie du travail.

Les mouvements sociaux sont également étudiés à travers d’autres types de mobilisations collectives. Certaines sont elles aussi directement liées au travail, au non-travail ainsi qu’à la figure du travailleur ; c’est le cas des syndicats, des mouvements de chômeurs ou de travailleurs immigrés par exemple. D’autres questionnent des thématiques telles que l’accès au logement, à la santé, à l’éducation, à la culture, l’aide et la défense des étrangers ainsi que les mouvements féministes par exemple. Il s’agit ici d’interroger les processus et formes d’engagement associatif et militant ainsi que le travail militant et ses évolutions. Comme les précédentes, cette cinquième thématique est articulée aux autres. D’une part, les modalités d’intégration et d’exclusion du travail et de l’activité économique constituent des enjeux fondamentaux de la configuration des espaces urbains et de la constitution des catégories sociales (inégalités socioéconomiques et culturelles, rapports nationaux/étrangers, ethnicisation, rapports de sexe et de générations, etc.). D’autre part, la nature des rapports de travail et les conditions d’exercice de l’activité professionnelle constituent une préoccupation transversale aux thèmes abordés ci-dessus.